« 15 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 31-32], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10881, page consultée le 01 mai 2026.
15 avril 1843, samedi matin, [11 h.]
Bonjour mon Toto adoré, bonjour mon cher bien-aimé de mon cœur, bonjour je t’aime.
Ne prends jamais sérieusement les petites méchancetés que je dis à moins que tu
ne les prennesa pour ce qu’elles
sont : des preuves d’amour, d’admiration et de tendresse tournées à l’aigre par la
jalousie : tu ne sauras jamais à quel point je t’aime mon adoré. Ne sois pas inquiet
de la tristesse de ton Charlot, elle n’est
qu’à la surface et deux ou trois jours de congé l’auront entièrement dissipéeb. En attendant je garde son petit
désespoir dans mon livre rouge comme souvenir de ses
premières inspirations.
Je désire que tu m’apportes la lettre de Didine. Je tiens plus que jamais à être la
bibliothécaire des sentiments de cette petite Madame.
Je suis très contente, mon Toto chéri, d’avoir pensé à cette chaise en tapisserie.
C’est juste ce qu’il faut pour ce genre d’aumône et Dieu sait que j’en fais le
sacrifice de bien bon cœur à la Guadeloupe1 et à toi. Je
voudrais pouvoir te donner de même mon sang et ma vie.
J’ai reçu une lettre de
ma sœur et de son mari. Ils sont dans le ravissement. Seulement je regrette qu’ils
ne
l’aient affranchie. Du reste, ces pauvres gens sortent encore d’une inquiétude assez
vive. Leurs deux petits garçons ont été malades tous les deux et toussent encore
beaucoup. J’espère que ce ne sera rien mais je n’aime pas entendre parler de toux
après l’inquiétude que nous a donnéec
celle de notre cher petit Toto2. Du reste il
parle d’envoyer un turbot à la prochaine occasion. Ces pauvres gens ne savent quelle
chère nous faire. Je leur riposterai par mon fameux fauteuil dès que les bras seront
faits. Mon beau-frère n’a pas eu son augmentation malgré l’active intervention de
son
principal. C’est fâcheux mais il paraît se résigner avec
courage. Il me mande qu’il voudrait trouver un mari pour
Claire d’après ce que je lui avais dit de
son séjour en pension et du danger de venir faire chez moi le métier ridicule de fille à marier. Tu verras la lettre. En attendant je
t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire partout et toujours.
Juliette
1 Juliette a sans doute fait don d’un fauteuil au profit des sinistrés de la Guadeloupe.
a « prennent ».
b « dissipé ».
c « donné ».
« 15 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 33-34], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10881, page consultée le 01 mai 2026.
15 avril 1843, samedi après-midi, 4 h.
Je n’ai pas encore fait ma toilette ni mon ménage, mon
Toto, et cependant je suis occupée depuis que je suis levée. C’est que j’ai voulu
faire à fond toutes mes affaires parce que je vais avoir
plusieurs jours de congé pendant lesquels je négligerai un
peu ma maison pour m’occuper de ma péronnelle. Je viens de tailler mes plumes toutes
prêtes pour le fameux scénario1. Je m’y suis appliquée et je m’appliquerai encore mieux à
mon écriture. Ce sera peint. En attendant, mon cher petit,
je te griffonne des tendresses en pattes de mouche, parce que je sais qu’en fait
d’amour tu aimes mieux le fond que la forme. Tu aimes mieux un gribouillis bien
passionné et bien sincère que des beaux mots bien peignés et bien alignés qui ne
seraient que des mots.
Quand te verrai-je, mon amour ? Voici un bien beau temps
qui, jusqu’à présent, ne nous fait aucun mal mais qui deviendrait très grave et très
Bur-grave s’il persistait jusqu’à mercredi. Il faut espérer qu’il sentira l’inconvenance de sa conduite et qu’il
se ravisera en gelant à pierre fendre et en grêlant à tire-larigota. Je prie le bon Dieu pour ça et pour
bien d’autres choses encore dont la plus petite n’est pas notre voyage. J’en ai rêvé
cette nuit. Mon Dieu que je serais heureuse si j’étais sûre, mais là bien sûre, que
nous le ferons cette année. Hélas ! tant que nous ne sommes pas partis je suis en
proie à un affreux doute qui me serre le cœur. Je t’aime trop.
Juliette
1 À élucider.
a « tirlarigo ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
