« 10 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 131-132], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4063, page consultée le 04 mai 2026.
10 février [1843], vendredi matin, 11 h. ½
Bonjour mon cher bien-aimé. Bonjour, je t’aime. Sois béni de Dieu, comme je te bénis
à tous les instants de ma vie. Sans toi, mon cher adoré, sans ton dévouement, je
serais peut-être comme cette pauvre malheureuse femme que j’ai vue hier : en proie
à
la misère et au désespoir. Sois donc béni, mon cher bien-aimé, dans tout ce que tu
aimes pour la pauvre âme que tu as tirée du gouffre où elle allait se perdre. Sois
fier de ton œuvre, sois heureux de mon amour car il n’y en a jamais eu de plus
passionné, de plus reconnaissant, de plus tendre et de plus pur.
J’ai à peine
dormi cette nuit. Le chagrin de cette pauvre femme me poursuivait sans cesse. La
dureté de cœur de sa sœur me révolte plus que je ne puis te le dire. Si tu avais pu
voir et entendre cette créature, tu aurais été indigné comme moi de la sécheresse
et
de la dureté de ses objections. Cette femme est bien décidément une très méchante
femme… Mais laissons-là cette féroce femelle1.
Je suis sûre que c’est demain que votre
Didine se marie ? Vous ne voulez pas me le dire dans la crainte que je n’aille me
promener pendant ce temps-là au bois de Boulogne sans doute ? Eh ! bien vous êtes
un
vieux défiant ; car si je désire le savoir, c’est pour prier le bon Dieu de lui donner
toutes les joies que vous lui désirez et qu’elle méritera puisqu’elle est votre fille.
Vous êtes un méchant de me refuser le bonheur d’assister en prière à cette cérémonie
de famille. Vous ne croyez pas la mienne nécessaire au bonheur de votre chère petite
Didine mais ce qui abonde ne vicie pas, dit le proverbe, et
vous auriez dû m’associer pour ce jour-là à vos émotions paternelles. Quels que soient
le jour et l’heure, mon cher adoré, je fais d’avance à Dieu toutes mes prières pour
que ton cher enfant soit la plus heureuse des femmes.
Tu n’auras sans doute pas
de répétitions encore aujourd’hui ? Mais je n’en serai pas mieux partagée parce que
tu
dois avoir cent affaires plus pressées les unes que les autres. Je ne veux donc pas
te
tourmenter, mon cher bien-aimé. Je me réserve pour plus tard mais alors je serai sans
pitié. En attendant, il faut que j’aie du courage jusqu’au bout. C’est à quoi je
m’applique le plus que je peux. Si le cœur me manque quelquefois, ce n’est pas ma
faute, mon bien-aimé et je compte sur toi pour me redonner des forces et de
l’espoir.
Vous êtes un vilain Toto de n’avoir pas fait ma commission auprès de
Didine2. Je suis sûre qu’elle ne vous aurait pas refusé.
Taisez-vous, je ne vous crois pas. Une autre fois, je ferai mes affaires moi-même :
j’irai prendre ce qu’on n’osea pas demander pour moi. Voilà ce
que je ferai à votre nez et à votre barbe. Il n’y a que les zonteux qui perdent.
Baisez-moi, scélérat, et aimez-moi si vous tenez à la vie et à bien d’autres choses
encore. Tâchez aussi, mon amour, de ne pas me mettre trop au fond du sac aux oublis
tous ces jours-ci. Pensez que je suis seule, que je vous aime et que je ne vis pas
sans vous. N’est-ce pas, mon Toto, que tu ne m’oublieras pas et que tu viendras un
peu
tous les jours ? Je t’aime tant.
Juliette
1 On ne sait de quelles sœurs il est question.
2 Juliette Drouet souhaite obtenir un petit souvenir du mariage de Léopoldine (voir lettre du 4 février).
a « ce qu’on ose ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
