« 29 novembre 1872 » [source : BnF, Mss, NAF 16393, f. 329], transcr. Bulle Prévost, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9964, page consultée le 01 mai 2026.
Guernesey, 29 nov[embre][18]72, vendredi matin, 8 h. ¾
Je me serais bien passée de gagner dix-huit sous hier soir pour les reperdre au
centuple ce matin au jeu de la serviette1. Gain pour gain, j’aime
mieux deux sous de bonheur que 72 liards de Nain Jaune2.
Même gagnés au bonhomme Marquand si peu
prodigue de son or. Une autre fois je tâcherai de garder ma chance pour quelque chose
qui me tient plus à cœur. En attendant, je bisque et je rage tout mon saoul. À quelle
heure t’es-tu levé aujourd’hui, mon cher bien-aimé, et comment a été ta nuit ? Tu
me
le diras tantôt mais d’ici là je veux croire que tout est pour toi aussi bien que
je
le désirea. Tout à l’heure je vais
me régaler de l’article3 de ton petit Victor avec d’autant plus de
plaisir que cela prouve que sa santé se raffermit4. Ta bonne lettre va l’en récompenser tout de suite et
achever sa guérison.
Je viens de compter avec Ambroisine et je lui ai fait donner 100 F. par Suzanne car la pauvre femme n’avait plus le sou.
Même les cent francs d’aujourd’hui sont dépensés d’avance, plus trois sous je viens
de
le vérifier sur son livre. Moi-même je suis en compte avec Suzanne, la grande capitaliste de la situation.
Maintenant te voilà prévenu, je ne te dis que ça. Entre temps, savez-vous, je lui
ai
fait compliment du soin qu’elle mettait à faire le dîner de tes petits pauvres5 aussi excellent qu’il est possible et j’ai étendu mon
approbation sur l’ordre parfait qui règne dans ta maison maintenant. Ce satisfecit, bien que donné par quelqu’un que cela ne regarde
pas, a paru lui faire grand plaisir tant la louange est chose agréable de quelque
part
qu’elle vienne. Quant à l’amour, c’est autre chose, il ne se soucie que de plaire
à un
seul cœur, tout le reste lui est égal. Je le sais bien moi qui t’adore.
1 Voir Torchon radieux.
2 Jeu de carte et de plateau populaire au XIXe siècle.
3 Article publié dans le numéro du 27 novembre 1872 du Rappel intitulé « La Rupture ». François-Victor Hugo s’intéresse à la personne de Thiers, jusqu’alors très conservateur mais qui s’est finalement déclaré en faveur de la République le 13 novembre 1872 « Hors de la République, point de salut ! » cite François-Victor Hugo. Il y fait ensuite état des tentatives de la droite conservatrice ainsi que des monarchistes de déstabiliser Thiers pour l’empêcher de mener son projet démocratique. Il conclura par ces mots : « Que maintenant M. Thiers vienne à nous. La démocratie lui offre le plus beau des rôles, - celui de Washington. »
4 François-Victor Hugo est malade depuis quelques temps. Il mourra finalement de la tuberculose l’année suivante, le 26 décembre 1873.
5 Depuis 1862, Victor Hugo organise de manière hebdomadaire un dîner pour les enfants pauvres de l’île de Guernesey dans sa maison de Hauteville-House.
a « désires ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils partent à Guernesey pour un an, le temps pour Hugo d’écrire son roman Quatrevingt-treize et d’entreprendre la conquête de Blanche, servante de Juliette.
- 7 janvierÉchec de Hugo à une élection partielle.
- 13 févrierHugo retrouve chez le docteur Allix sa fille Adèle, qu’il n’a pas vue depuis le 18 juin 1863. Elle revient de la Barbade.
- 17 févrierAdèle, fille de Victor Hugo, est internée dans la maison de santé du docteur Brierre de Boismont, à Saint-Mandé.
- 16 marsActes et Paroles.
- 7 avrilBlanche Lanvin entre au service de Hugo.
- 29 maiNaissance de sa petite-nièce Juliette, fille de son neveu Louis Koch.
- 10 août 1872-30 juillet 1873Séjour à Guernesey.
- 25 décembreHugo entreprend la conquête de Blanche Lanvin.
