« 20 avril 1847 » [source : MVH, α 7888], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2094, page consultée le 07 mai 2026.
20 avril [1847], mardi matin, 10 h.
Bonjour, mon Victor, bonjour la joie de mes yeux, la volupté de mes
lèvres, le bonheur de mon âme bonjour. Je te souris, je te
porte, je crois à Chaumontel, à Mme Jules Lefebvre1, à la
garde nationale de Charlot, à la
mairie et aux carabiniers du même quoique ce ne soit
pas aussi simple qu’on croit2. J’y crois et j’y veux croire toujours pour
conserver intactes jusqu’à la mort la foi pieuse que j’ai en ta loyauté, l’admiration
vénérable que j’ai pour ton noble caractère et l’adoration sans borne que je sens
pour
toute ta sublime personne physiquea
et morale. Accorde-moi seulement la liberté d’être triste loin de toi et de souffrir
de ton absence puisque c’est une des conséquences de la joie et du bonheur qui
m’inondent le cœur quand je te vois.
J’ai écrit à Eugénie ce matin avant neuf heures. Si elle reçoit
ma lettre à temps, elle viendra avant trois heures. Sinon ce sera pour ce soir. Je
te
promets d’être très réservée vis-à-vis d’elle et de ne lui laisser voir aucun de mes
griefs personnels. D’ailleurs je les lui ai tous pardonnés du moment où j’ai consenti
à la revoir après les hideuses confidences de Louise3. Il m’aurait été impossible de
l’accueillirb chez moi si
j’avais conservé le moindre ressentiment contre elle. Maintenant je ne vois plus en
elle qu’une femme très malheureuse et dont la calomnie exagère probablement les torts
de toute nature. Je croirais manquer aux devoirs les plus rigoureux de la charité
et
de l’humanité que de profiter du moment où elle est à terre pour lui jeter ma pierre.
D’ailleurs c’est avec cette sévérité féroce qu’on fait du Jean
Tréjean. Je suis à trop bonne école et j’ai trop à bénir ton ineffable bonté et
ta généreuse et divine indulgence pour n’être pas portée au pardon et à la pitié.
Ô
quand je pense que c’est à toi que je dois ce sentiment de bonté qui m’emplit le cœur
dans ce moment-ci, que c’est à ton exemple que je suis miséricordieuse, je t’en
remercie à genoux et j’adore Dieu dans ta douce et ravissante personne. Mon Victor
sois bénic en toute chose car tu es
bon et indulgent pour tous, car tu es généreux pour toutes les misères qui dégradent
le corps et l’âme, car ton divin courage ne recule devant aucune plaie morale, quelque
hideuse qu’elle soit. Je répands mon admiration, ma reconnaissance et mon amour à
tes
pieds que j’adore. Je fais de mon âme un des plus purs rayons de ton auréole.
Juliette
1 Jules Lefevre est l’un des participants au tirage de la loterie d’autographes pour les crèches organisée le 11 avril chez Victor Hugo.
2 Allusion à l’affaire du carabinier de Charles.
3 Voir la lettre du 15 mars 1847, où Juliette raconte les reproches qui lui ont été faits par Mme Rivière.
a « phisique ».
b « accueuillir ».
c « bénis ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
