« 22 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 185-186], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9638, page consultée le 26 janvier 2026.
22 mars [1842], mardi matin, 11 h.
Bonjour mon cher bien aimé de mon cœur. Bonjour mon amour chéri. Comment as-tu passé
la nuit ? J’ai bien peur que tu ne te sois couché que ce matin et avec tes pauvres
pieds mouillés ; c’est pour te donner une maladie.
Je suis furieuse contre ce
stupide bottier qui ne t’apporte pas tes bottes. J’ai très envie d’envoyer les
chercher tout à l’heure. Je ne peux pas supporter la pensée de te savoir les pieds
dans l’état où tu les avais hier. Mon pauvre adoré, c’est ta santé, et peut-être plus
encore, que tu joues sur une paire de bottes percées. Je vais envoyer Suzanne chez le bottier1.Comment as-tu passé la nuit
malgré ton travail et tes pauvres pieds froids, mon Toto chéri ? Ne vaa pas à l’Académie tantôt avant de venir à
la maison, mon amour. Et si tu ne vas pas à l’Académie, viens me voir avant d’aller
autre part, ce sera de la tranquillité et de la joie pour toute la journée que tu
me
donneras.
Je ferai peut-être le fameux essai
aujourd’hui, cependant je n’en suis pas sûre à cause du temps grimaud et des diverses
expériences que je veux faire auparavant de risquer MA TÊTE2. Je voudrais que ce
fût fait et bien fait. Je ne suis pas sans inquiétude à ce sujet. Cependant
j’essayerai. Je jette ma perruque par-dessus les moulins au petit BONHEUR. Qui
[ne] risque rien n’a pas de cheveux vert pomme. Il faut bien
risquer quelque chose, moi je risque tout, c’est pas grand-chose. Baisez-moi, ne vous
moquez pas de moi et aimez-moi de toutes les couleurs.
Juliette
1 Juliette avait donné à Dabat, le samedi précédent, les bottes de Hugo à faire élargir. Il devait les avoir terminées pour le lundi. En attendant, il utilise des souliers qui ne sont pas du tout adaptés à la saison et Juliette s’inquiète qu’il prenne froid.
2 Depuis l’apparition de ses cheveux blancs, Juliette a passé beaucoup de temps à se les arracher pour combattre ce qu’elle appelle « les ravages du temps » : elle prend grand soin de sa chevelure pour continuer de plaire à son amant. Elle se peigne et se pommade régulièrement, ainsi ce nouveau « essai » n’est pas spécifié mais s’inscrit dans la continuité de sa routine beauté.
a « vas ».
« 22 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 187-188], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9638, page consultée le 26 janvier 2026.
22 mars [1842], mardi soir, 9 h.
Je passe sans transition du blanc au noir, du plaisant au sévère et surtout au
cuisant. Je ne sais pas si le proverbe : souffrir pour être
belle se réalisera pour moi, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai assez et
trop et par-dessus la tête de toutes ces
tignasseries-là1. Ce dont je n’ai
pas assez, c’est vous, mon cher petit homme adoré, que je vois à peine cinq minutes
par jour et autant par nuit, ce qui me fait l’effet d’un grain de chènevis2 dans la trompe d’un éléphant
affamé. Mais que votre pièce soit finie3, que je sois remise
tout à fait sur mes pattes4 et vous verrez un peu de quel pied je me mouche. En
attendant je bisque et je rage sans murmurer. Sans murmurer.
Taisez-vous. Et ne perdez pas mon petit dessin. J’y tiens comme rache5 et je ne vous pardonnerais pas d’en disposer pour qui ou pour
quoi [que] ce soit. Sérieusement, mon amour, je serais très
fâchéea et très chagrine si tu
perdais ou si tu donnais mon ravissant petit dessin de ce soir ; après ton amour,
rien
ne m’est plus précieux que ce qui me vient de toi et fait par toi. Baise-moi mon Toto
et reviens bien vite auprès de moi.
Claire finitb sa petite maison. Tu pourras l’emporter ce soir à ma Dédé. N’oublie pas que c’est après-demain le 246. N’oublie pas non plus, si tu veux
distraire une minute de ton travail, d’écrire à ton cousin pour ce pauvre Lanvin7. Et puis je vous aime, n’oubliez ça non plus
maintenant. Si vous vous laissez mouiller les pieds, vous serez le plus bête et le
plus coupable des hommes8. Je vous attends cette nuit mon
amour. Tâchez de venir, je serai bien heureuse.
Juliette
1 Le matin même, Juliette s’occupait de sa chevelure et voulait essayer une nouvelle technique beauté.
2 Graine du chanvre, utilisée pour la pêche ou l’alimentation des oiseaux : il s’agit d’une graine minuscule.
3 On peut penser que Victor Hugo a entamé l’écriture de la pièce Les Burgraves avant la date qui nous est connue, à savoir entre août et septembre 1842.
4 Juliette, qui a été malade au mois de février et est entrée en convalescence début mars, est enfin rétablie. Seulement, il lui arrive encore d’avoir quelques rechutes et de souffrir de maux d’estomacs ou de fortes migraines.
5 L’adjectif « racheux » est utilisé dans le domaine de la menuiserie pour définir un bois rugueux, difficile à polir. Par extension, il désigne quelqu’un de teigneux.
6 Date à laquelle elle est censée avoir ses prochaines règles. Elle profite de cette occasion pour rappeler à Hugo l’absence de relations intimes qui a précédé et qui suivra puisqu’elle reproche à son amant son manque d’empressement à cette période du mois
7 Depuis 1839, Lanvin était employé au Théâtre de la Renaissance. Or le théâtre a fermé ses portes le 23 mai 1841 et l’ami du couple se retrouve donc sans emploi. Depuis, Juliette demande régulièrement à Hugo de solliciter son cousin, Adolphe Trébuchet, pour l’aider à trouver une place : il travaille à la Préfecture de Police de Paris. Sa dernière relance date de sa lettre du 17 mars.
8 Juliette avait donné à Dabat, le samedi précédent, les bottes de Hugo à faire élargir. Les chaussures sont prêtes, encore faut-il qu’il vienne les chercher. En attendant, il utilise des souliers qui ne sont pas du tout adaptés à la saison et Juliette s’inquiète qu’il prenne froid.
a « fachée ».
b « fini »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
