« 5 décembre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 414-415], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1716, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 5 décembre 1854, mardi soir.
Cher adoré bien-aimé, depuis hier je chante, éveillée ou endormie, avec la voix ou
le
rêve le fameux refrain : « ces êtres n’ont point d’âmes ontaseparia1. » Mais tout plaisir s’épuise et
j’éprouve le besoin d’en changer contre celui de te voir. Malheureusement c’est jour
de poste et il pleut averse, deux prétextes pour t’empêcher de venir aussi tôt que
je
le voudrais. Aussi je fais ce que je peux pour me contenter de la poésie jaune
Lemoine2 : « par des plâcârds infâmes on nous outrâgea, hélas ! ontaséparia ».
Voici qui est moins gai : j’ai fait venir du
charbon aujourd’hui, lequel coûte 24 shellings britich et 6 pences c’est à dire
31 [f ?] 17 sous de France. C’est par Philippe Asplet que j’achète ce charbon je pense qu’il ne néglige pas le
soin de débattre mes intérêts avec ces délicats charbonniers jersiais amis de la queen
et alliés de Boustrapa le vertueux. En attendant
j’ai donné toute cette monnaie contre quittance annexée à votre mémoire : telle est
ma
force. Voyons la vôtre. Jusqu’à présent je n’ai pas découvert le moindre Rrrrobert. Je commence à croire qu’il habite dans la
lune dont l’atmosphère est si basseb, à
ce que disent les savants. Cela ne vous empêche pas de prendre des airs conquérants,
y
compris celui de partant pour la Syrie3 avec variations et
modulations appropriées à la circonstance. Taisez-vous ! Je veux changer mes couverts
c’est le seul moyen pour vous de vous mettre à couvert de ma vengeance et de mon
mépris. En attendant je n’entrevois pas le plus plus petit Préveraudc. Il est vrai que le temps n’est
rien moins qu’encourageant aujourd’hui et que la poste peut avoir pour lui aussi
quelques empêchements. Du reste je m’en ficherais carrément si ce n’était pas une
occasion de passer une soirée avec vous. Pour me faire prendre patience vous devriez
me donner à copire. Je vous y ferai penser ce
soir, quant au feuilleton de Mme Élisabeth je ne l’ai pas
dans mes papiers, j’en suis sûre. Ce qui ne s’oppose nullement à ce que je vous désire
autant que je vous aime.
Juliette
1 Honte à ces parias.
2 Lemoine dirige le journal bonapartiste de Jersey, L’Impérial. Il sera très actif dans la campagne qui aboutira à l’expulsion des proscrits en octobre 1855. La « poésie jaune Lemoine » désigne sûrement la propagande traître qui insulte les exilés et s’affiche sur les murs de Jersey.
3 « Partant pour la Syrie » est le premier vers d’une romance intitulée « Le beau Dunois », composée par Hortense de Beauharnais pour la mélodie et par Alexandre de Laborde pour les paroles. Elle devint chant militaire puis chant de ralliement des bonapartistes, voire temporairement hymne national sous le Second Empire.
a Juliette superpose trois accents circonflexes surinfâme et outrage.
b « bas ».
c « Préverault ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
