« 17 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 293-294], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11478, page consultée le 24 janvier 2026.
17 décembre [1842], samedi matin, 11 h. ¼
Bonjour mon cher petit bien-aimé. Bonjour mon beau, mon ravissant, mon doux et
charmant petit homme, je t’aime. Ne sois pas triste, mon adoré, je t’en prie de toute
mon âme. Tu verras que toutes tes inquiétudes se dissiperont et que tout ce que tu
aimes sera heureux. Tu sais bien que je suis plus d’à moitié sorcière quand il s’agit
de toi et des tiens. Eh bien, je te prédis que tout s’arrangera très bien pour le
bonheur de tout le monde.
J’ai été touchée plus que je n’ai osé te le montrer,
mon cher adoré, de la jolie petite clef que tu as eu l’attention de m’apporter hier,
ce sont ces choses-là, que je n’ai ni demandées ni provoquées d’aucune manière, qui
me
touchent et qui me charment au-delà de toute expression. Cela ne veut pas dire que
je
ne sois pas reconnaissante et heureuse de ce que tu accordes à mes moindres désirs
mais enfin, il y a quelque chose au-dessus encore pour ce qui vient de toi tout seul. Pauvre ange, voilà bien des dépenses, mon Dieu,
pourvu que tu ne te rendes pas malade par l’excès de travail. Maintenant, je vais
faire bien attention à ne faire aucune dépense qui ne soit pas strictement nécessaire.
Malheureusement, nous avons tant de dépenses forcées que les petits dégrèvements que
je peux faire sur les dépenses quotidiennes disparaissent dans le torrent des dépenses
imprévues et forcées. Enfin, je ferai ce que je pourrai, tu n’en doutes pas, n’est-ce
pas mon amour chéri ? Je t’aime, mon Victor adoré. Je t’aime. Je t’ai déjà dit que
je
serais à tes ORDRES d’ici à deux ou trois jours1. Je te le répète afin que tu rabattes de ton caquet ou que tu
fassesa des exploits renouvelésb de ceux d’Hercule. Jusque-là, je
te permets de faire le tranche-montagne2 à peu de frais. Baisez-moi, on peut bien rire avec
vous qui vous moquez si bien des autres. D’ailleurs, c’est à vous à faire vos preuves.
Moi, cela ne me regarde pas. Baisez-moi, je vous adore.
Juliette
1 Juliette a indiqué la veille à son amant que ses règles seraient finies d’ici à trois ou quatre jours.
2 Désigne un fanfaron, une personne se vantant de son prétendu courage (Source : TLF).
a « fasse ».
b « renouvellés ».
« 17 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 295-296], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11478, page consultée le 24 janvier 2026.
17 décembre [1842], samedi soir, 5 h. ¾
Sois-moi bien fidèle, mon adoré, car il y va pour moi bien plus que de ma vie, de
mon
bonheur. Je me suis donnée toute à toi sans restrictions extérieures ni intérieures.
Je suis toute en toi et à toi et si tu me manquais, je ne saurais plus où poser ma
vie. Je pleure en t’écrivant, cela, mon adoré, parce que je me sens sans armes et
sans
défenses contre les séductions qui t’assiègent de toute part. Je t’ai aimé sans
prévoyance, sans garder aucun des avantages que je t’ai laissés tous entiers. Cette
confiance me venait de ton amour autant que du mien ; mais aujourd’hui, quoique je
t’aime autant et plus qu’autrefois, je suis pleine de doutes et d’inquiétudes. D’où
cela vient-il, mon Dieu, est-ce que tu m’aimerais moins, c’est à dire plus du tout,
parce que le moins en amour, c’est moins que rien ou plutôt
c’est le désespoir et l’enfer ? Tout m’alarme. Tout me semble menaçant pour mon
bonheur. C’est pour cela, mon bien-aimé, que je te conjure au nom de tout ce qui t’est
cher, au nom de mon amour si pieux et si dévoué, de ne pas seulement éviter le danger
mais de le fuir. Sois sûr, mon adoré, qu’il y a quelque chose de plus qu’une sotte
jalousie dans les angoisses de mon pauvre cœur. Si ce n’est pas un pressentiment,
c’est au moins une voix amie qui me dit de veiller et de faire bonne garde pour ce
qui
me tient plus au cœur que la vie.
De ton côté, tu peux te reposer sur moi du soin
de ta dignité en toute circonstance et vis-à-vis tout le monde. Je t’aime, mon Victor,
avec adoration, mais je t’admire et je te respecte autant que je t’aime.
Quand te
verrai-je, mon Toto ? Tâche que ce ne soit pas dans trop longtempsa, quoique le plus tôtb soit toujours le trop longtempsc pour moi. En t’attendant, je vais ranger ma maison et travailler à mon petit
coussin et à ma tapisserie ! Hélas ! J’aimerai bien mieux vous baiser, SAUF VOT’
RESPECT.
Juliette
a « long-temps ».
b « plutôt ».
c « long-temps ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
