« 21 mai 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 197-198], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5387, page consultée le 25 janvier 2026.
21 mai [1837], dimanche matin, 10 h.
Qu’est-ce que je me donnai l’année passée pour ma fête ? Je
me donnai, si j’ai bonne mémoire, beaucoup d’amour pour un certain Toto de mes amis.
Et comme ceci m’a beaucoup profité, je vais, si vous le voulez, m’offrir le même
bouquet aujourd’hui. Je commence donc par une intarissablea feuille de papier sur laquelle je verserai
le plus que je pourrai de mon cœur. Jour mon
To. J’ai reçu une bonne lettre de cette pauvre
Mlle Watteville. Une lettre bien charmante et bien triste. J’aurais voulu
avoir la vôtre sinon pour me la faire oublier, du moins pour en effacer la triste
impression. Ma Claire m’a apporté sonb petit modeste bouquet. La pauvre petite
est un peu souffrante mais j’espère que ce ne sera rien. Je me suis réveillée ce matin
à l’heure où vous avez l’habitude de venir quand vous venez,
mais j’en ai été pour mes frais d’éveillement et pour des battements de cœur inutiles.
Si vous saviez combien j’ai besoin de vous pour vivre et pour être heureuse, mon cher
adoré, vous ne me feriez pas si souvent compter des heures solitaires. Ce n’est pas
aujourd’hui mon cher petit homme que je voudrais me plaindre et encore moins vous
gronder. Aujourd’hui où je suis censéec avoir des fleurs au côté et du bonheur dans le cœur. Aujourd’hui
jour de ma FETE1. Ce que je vous dis mon petit homme, c’est de l’amour,
pas autre chose. Prenez-le pour ça et aimez-moi un peu en échange. Jour mon To. Jour
mon cher petit o.
Le jour s’assombrit déjà.
Il paraît qu’il fera très laid tout à l’heure. Tant pis pour cette pauvre Claire qui courtd le risque de rester enfermée avec moi toute la journée sans voir
personne, ce qui constitue un maigre dimanche pour une pensionnaire de tous les
zages2. Je vous aime mon cher bien-aimé. Je vous aime trop pour ce monde-ci.
C’est par anticipation car je ne pourrai plus vous aimer davantage dans l’autre. Je
vous aime, je vous aime, je vous aime de toute mon âme.
Juliette
1 C’est effectivement le 21 mai que l’on fête les « Julie » à l’époque.
2 Juliette aime à insister parfois sur les liaisons, qu’elles soient correctes ou fautives, en ajoutant un « z » au début des mots.
a « intarrissable ».
b « sont ».
c « sensé ».
d « courre ».
« 21 mai 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 199-200], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5387, page consultée le 25 janvier 2026.
Je vous l’ai déjà dit, mon cher petit Toto, en vous écrivant je me donne à moi-même
un bouquet de fête. C’est pour cela que je le fais si large et si gros sans
m’inquiéter de vous forcer. Si vous étiez venu ce matin je n’aurais eu rien à désirer,
mais vous avez craint de me gâter par trop de bonheur à la fois. Peut-être avez-vous
raison. Mais la raison est bien froide et bien aride à qui aime comme je vous aime.
Cependant, je me soumets tant bien que mal à ce régime et vous devez être content
de
moi. Jour mon petit homme chéri. Pensez un peu à
moi de loin afin que je sente mon pauvre cœur se réchauffer à ce rayon. Car s’il faut
vous l’avouer, j’ai encore plus froid dans l’âme que sur le corps, et je suis plus
triste que le temps, ce qui est beaucoup dire.
Je ne compte sur personne
aujourd’hui, et si tu peux me donner un billet pour Saint-Antoine1 j’y enverrai Claire et
Suzette ce soir à moins que tu n’aiesa déjà disposé de tes places pour tes
petits enfants, auquel cas elle restera avec moi. AMOUREUSEMENT.
Votre lettre
n’est pas encore arrivée. On voit bien qu’elle est à votre école, elle se fait désirer et attendre, la méchante qu’elle est. Mais quelle
queb soit l’heure à laquelle elle
vienne, je vous assure qu’elle sera reçue à cœur ouvert et à bouche que veux-tu.
Il faut cependant que je tâche de renfoncer les grosses larmes qui me roulent dans
les
yeux, ne fût-cec que pour ma pauvre
petite fille qui est si bonne et si charmante. On en est extrêmement content à la
pension, et elle m’a demandé de vos nouvelles avec une sollicitude tout à fait aimable
et gracieuse. Je l’aime plus encore à cause de cela. Chère petite fille, je vous aime.
Et vous mon Toto, pourquoi que je vous aime ? Parce
que…voilà. Ce serait trop long et trop difficile à énumérer. Je vous aime parce
que je vous aime et je vous promets que c’est un peu fort. Jour mon petit o. Jour méchant. Jour mon cher bien-aimé. Jour gros LION. Jour mon gros TO.
Juliette
1 Le Théâtre de la Porte-Saint-Antoine où Juliette a refusé un engagement l’année précédente.
a « n’es ».
b « quelque ».
c « fusse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
