« 29 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 269-270], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4257, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mars [1843], mercredi, 12 h.
Bonjour, mon Toto chéri. Voilà déjà bien longtemps que je suis éveillée et que je
gribouille dans mon lit : les comptes d’hier, le linge d’aujourd’hui, enfin tous les
triquemaques d’une maison. Cela n’en finit
pas. Ris tant que tu voudras de mon essoufflementa mais c’est comme ça. Depuis tantôt je compte et je
redécompte au milieu des criailleries de Cocotte.
Pauvre adoré, quelle belle représentation que celle
d’hier ! D’autant plus belle qu’on sentait grouiller tous ces immondes gredins, qu’on
sentait leur fureur et leur rage concentréesb par deux mille intelligences et quatre mille mains
admiratives. Il serait à souhaiter que celle de demain fût aussi belle et il n’y a
pas
de raison pour qu’elle ne le soit pas, quoique jusqu’à présent les bonnes et les
mauvaises aient alternéc avec un
ordre et une persistance rares. Mais je te l’ai dit, depuis que je sais ce que tu
as
dans la pensée, je suis très tranquille. À demain donc, mon cher adoré et que le bon
goût et le bon droit soient pour nous.
J’ai reçu une lettre de Mme Krafft mais je
ne l’ai pas ouverte cette fois-ci. Je n’ai pas eu de
distraction.
Jour Toto. Jour mon cher petit o, je vous aime. Tâche donc de m’avoir l’exemplaire de mon pauvre Allemand1. J’ai hâte de lui envoyer cet admirable cadeau en le remerciant
de son dernier envoid en même temps.
Pense à moi, mon Toto et aime-moi. Tu n’es pas revenu cette nuit et cependant je
t’attendais et je te désirais de toute mon âme.
Juliette
1 Juliette Drouet veut offrir Les Burgraves à son beau-frère Louis Koch , professeur d’allemand.
a « essouflement »
b « concentrés »
c « alternées »
d « envoie »
« 29 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 271-272], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4257, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mars [1843], mercredi soir, 6 h. ¾
Je suis bien malheureuse, mon Toto, tu es venu tantôt et je n’ai pas pu te voir ni
t’embrasser avec mes hideux cheveux qui me couvraient les yeux et la figure.
J’espérais que tu reviendrais tout de suite et pas du tout, vilain homme, vous m’avez
plantéea là indéfiniment. Je suis
très malheureuse et très malencontreuse.
Je t’avais écrit ce matin que j’avais
une lettre de Mme Krafft que je n’avais pas ouverte. Depuis j’ai eu sa visite, en
personne. Elle venait voir son ex-propriétaire, toujours pour le renouvellement de
son
bail, et pour prendre son exemplaire s’il avait été prêt. Elle pensait aussi qu’on
donnait ta pièce aujourd’hui. Je te préviens d’avance que dans le cas où elle
viendrait un jour de représentation pour y aller avec moi le soir, que je lui dirais
que je n’ai pas de loge. Tu ferais semblant de ton côté de n’avoir pas pu t’en
procurer. Dans ce cas-là, je manquerais ma représentation, le seul bonheur, après
toi,
que j’aie au monde, pour ne pas lui faire une trop grosse grossièretéb. Je t’en préviens d’avance parce
que, n’étant pas averti, tu pourrais dire autrement que moi.
Tu n’es pas gentil
mon Toto. Je te vois donner des exemplaires à tout le monde et tu ne m’as pas encore
donné celui de ce pauvre Allemand. Toi si bon d’ordinaire, tu ne l’es pas du tout
en
cette occasion. Encore si vous veniez, si vous restiez avec moi un peu de temps, ce
ne
serait que demi-mal. Mais je ne vous vois pas, ou si peu, que ce n’est pas la peine
d’en parler. Je t’aime trop, monstre.
Juliette
a « planté ».
b « grossièrté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
