« 26 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 325-326], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11485, page consultée le 25 janvier 2026.
26 décembre [1842], lundi matin, 11 h. ½
Bonjour, mon cher bien-aimé. Bonjour mon amour adoré, comment vas-tu, comment
m’aimes-tu ? Justement te voici, quel bonheur ! … Bonheur bien court, et qui n’a pas
duré plus longtempsa que l’espace
de ces trois points entre les deux mots qui l’expriment. Enfin, il vaut mieux ça que
rien et je suis très heureuse dans ce moment-ci, très heureuse surtout si tes douleurs
d’entrailles ne sont pas sérieuses et si elles te quittent bientôt. Pour cela, mon
adoré, il faudrait suspendre un peu ton travail et prendre quelque repos. Mais, comme
un fait exprès, tu es assailli d’affairesb dans ce moment-ci plus que jamais. Tout s’adresse à toi. Tout
retombe sur toi, tout t’arrive à la fois. En vérité, je ne sais pas comment tu y
tiens. Tu devrais tâcher cependant de mettre un peu de ces affaires de côté car enfin,
quand tu seras malade, tu seras bien forcé d’arrêter ton activité. Pourquoi attendre
ce malheur là ?
Je te dis tout cela, mais tu ne m’écoutes pas plus que rien du
tout. Enfin, à la grâce de Dieu et que ta volonté soit faite. Presque chaque fois
que
tu viens, tu me trouves en train de t’écrire, mon Toto chéri. Si tu pouvais voir mon
cœur comme tu vois ma personne, tu verrais qu’il n’y a pas une minute de ma vie qui
ne
soit à toi. Je ne m’occupe que de toi, je n’aime que toi, je ne vis que pour toi,
c’est bien vrai. Il faudra pourtant me donner ce laissez-passez1, mon Toto. Je veux aussi aller
vous surprendre et faire un exemple terrible devant tous ces
histrions dans le cas où vous me feriez des traits. Voilà ma MAXIME2 à moi. Elle vaut bien la vôtre, je
crois. En attendant, je vous fais surveiller, soyez tranquille. Et si je vous attrape
à faire le beau avec n’importe quoi, vous verrez un peu de quel pied je me mouche.
Baisez-moi, aimez-moi, je vous adore. Je vais me dépêcher de me lever, de faire faire
mon ménage et de me débarbouiller pour recevoir la L….3 sous les armes. Voime, voime.
Il y a bien de quoi, ma foi. J’aimerais mieux autre chose. Enfin, c’est égal, je vais
me dépêcher tout de même. Tâchez d’en faire autant de votre côté pour moi et je ne
vous attendrai pas si longtemps. Baisez-moi, cher petit homme.
Juliette
1 Victor Hugo aurait promis à Juliette un laissez-passer pour aller au théâtre voir Les Burgraves qu’il est en train de faire répéter. Il n’est pas précisé si le laissez-passer est pour la première représentation ou pour un autre événement.
2 Jeu de mot sur le nom de Mlle Maxime, actrice répétant le rôle de Guanhumara (qui lui sera retiré en janvier 1843).
3 À élucider.
a « long-temps ».
b « affaire ».
« 26 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 327-328], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11485, page consultée le 25 janvier 2026.
26 décembre [1842], lundi soir, 10 h. ¾a
Tu n’as pas pu te dispenser d’aller chez le chancelier, mon Toto, puisque je ne t’ai
pas vu depuis tantôt ? Je t’avais pourtant bien prié de n’y pas aller et de venir
me
prendre pour marcher un peu ce soir1. Voici que je recommence à reprendre mes maux
de tête quotidiens. Je n’en peux plus. Ce soir, il y a cinq semaines passées que je
n’ai mis le pied dans la rue ! Je ne parle pas d’autre chose
qu’il y a encore beaucoup plus longtempsb que je n’ai fait et qu’on ne m’a
pas fait. Tout cela se convertit en affreux maux de tête et en douleurs d’estomac.
Pour me récompenser, je t’ai vu deux fois aujourd’hui, c’est à dire un peu moins d’une
minute et demie en tout. C’est charmant ! Quand donc serai-je assez vieille pour ne
plus souffrir du manque d’air et du manque d’amour ? J’attends ce moment avec
impatience et quoique tu prétendes : qu’au cœur on n’a jamais de
rides2. J’espère que
le mien sera tellement racorni et ratatiné à force de souffrir qu’il ne sentira
bientôt plus rien. En attendant, je vois Desmousseaux, je parle chicane avec lui et je suis très heureuse.
Lanvin est venu ce soir et m’a apporté deux
exemplaires in-dix-huit3. Il avait gardé l’exemplaire in-octavo4 chez lui
parce que j’avais marqué dans ma lettre à sa femme que je la chargerais de le faire
emballer. Cependant, j’enverrai chercher le premier volume afin que tu écrives quelque
chose dessus car je te réponds que pour ce pauvre allemand5, ce sera là le véritable cadeau. Mme Lanvin, qui
était allée voir Claire, a rapporté une
lettre qu’elle a donnée à son mari pour me la remettre. Elle est très gentille, tu
la
verras tout à l’heurec. TOUT à L’HEURE
si Dieu, les affaires, le monde et la famille le permettent. Enfin, il faut toujours
en revenir au même point de départ, c’est à dire à t’attendre éternellement.
Juliette
1 Dans le cadre des « conventions » du couple, Juliette ne sort jamais de chez elle sans Victor Hugo à cette période-là de leur vie.
2 Citation de Hernani (Acte III, scène 1), dite par Don Ruy Gomez de Silva : « Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? Nos yeux arides ? / Nos fronts ridés ? Au cœur on a jamais de rides. ».
3 Indique un format de livre dont la feuille d’impression est pliée en dix-huit feuillets et forme un cahier de trente-six pages (Source : TLF).
4 Indique un format de livre dont la feuille d’impression est pliée en huit feuillets et forme un cahier de seize pages (Source : TLF).
5 Désigne le beau-frère de Juliette, Louis Koch, d’origine allemande. Juliette lui fait envoyer un exemplaire des œuvres complètes de Victor Hugo.
a La date est indiquée sous la forme : « lundi 26 dédcembre 10 h. ¾ du soir ».
b « long-temps ».
c « heur ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
