« 4 août 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 113-114], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4289, page consultée le 24 janvier 2026.
4 août [1841], mercredi après-midi, 3 h ½
Vous m’avez fourré là une belle invention de facture pour la poupée, voilà plus d’une
heure que je taille des petits morceaux de papier et que j’essaye dans tous les sens
sans en pouvoir venir à bout1 ; pendant ce temps-là la copie ne se fait pas et je me fais
un affreux mauvais sang. Que le diable patafiole2 monsieur Toto de
me faire faire des bêtises comme ça. J’en ai des crampesa dans les mains et je n’ai rien fait
de bon ; Toto est une bête, Toto est une fichue bête.
Avez-vous enfin gagné votre
procès3 ?
Ceci me consolerait un peu de la perte de mon précieux
temps, mais vous êtes assez inepte pour l’avoir perdu et pour vous êtreb flanqué sur le casaquin les dépends, les amendes etc. , non
compris le pied de nez dont vous orneriez votre existence à partir de ce jugement
mémorable. Je voudrais bien savoir au juste ce qu’ilc en est. Jour Toto, jour
mon petit o. J’ai un tas de petits morceaux [de] papier sur ma table
gribouillés sur tousd les côtés en
long, en large, en travers et en biais. C’est cependant vous qui êtes cause que j’ai
passé mon temps à essayer une chose impossible. Si je vous tenais je vous ferais me
le
payer mon temps avec tout ce que vous me devez depuis ce matin car Dieu merci vous
m’avez demandé assez honteusement CRÉDIT. Vous êtes bien le marquis de Bon-Vouloir
dont parle la duchessee de Verneuil4. Taisez-vous, grand abatteur de [boue ?] : vous
devriez vous cacher. D’ailleurs de ce temps-ci il serait assez prudent de vous mettre
à couvert. Où êtes-vous, monstre ? Votre procès doit être jugé à présent ? Pourquoi
ne
venez-vous pas me dire ce qu’ilf en
est ? Vous savez cependant bien que cela m’intéresse mais vous vous pendriez si vous
saviez faire quelque chose de bien. Tenez, décidément vous êtes un monstre avec lequel
je n’ai plus rien de commun. Laissez-moi tranquille.
D’ailleurs j’ai à copier.
Ainsi il faut que je me dépêche, je n’ai pas le temps moi de vous dire des stupidités
indéfiniment. Apportez-moi donc votre museau à baiser, votre nez à admirer, votre
bouche à adorer et votre haleine à boire. Vite vite je suis très pressée. Je me suis
tellement appliquéeg à essayer de
faire ces petites cochonneries que j’ai la main engourdie et les doigts impatientés
de
ces tentatives malheureuses. Si vous voulez une facture microscopique vous la ferez
vous-même mais ne comptez pas sur moi pour ce genre d’exercice. J’en ai assez pour
aujourd’hui. Ce dont je n’ai pas assez, c’est de vos baisers et de votre amour. Tâchez
de m’en apporter très tôt. Je vous aime.
Juliette
1 Le jeudi précédent, Juliette a annoncé qu’elle avait une nouvelle poupée qu’elle allait offrir à la fille de Victor, Adèle Hugo, pour compléter sa collection. La veille au soir, elle précisait : « J’ai fait trois bouquets de fleurs pour le petit carton, plus une facture au nom de Madame Dédé. Tout est prêt maintenant et vous pouvez faire débuter cette nouvelle actrice sur la table de Dédé. »
2 Populaire et familier qui n’est guère usité que dans cette phrase : « Que le bon Dieu te patafiole, que le diable te patafiole, c’est-à-dire te confonde/te maudisse » (Littré). Cette expression revient de temps à autre sous la plume de Juliette, parfois avec la variante « que la diable les rapatafiole ».
3 Hugo, avec le concours de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, a porté plainte avec son avocat Paillard de Villeneuve contre les théâtres qui faisaient représenter Lucrezia Borgia, l’opéra de Donizetti adapté de Lucrèce Borgia, créé à Milan en 1833 et joué à Paris au Théâtre-Italien à la fin du mois d’octobre 1840. Le livret, traduit en français par un certain M. Monnier, portait en effet le même nom que la pièce de Hugo sans qu’on lui ait demandé la moindre autorisation. Hugo va gagner son procès et après l’appel, le jugement définitif sera prononcé le 5 novembre 1841.
4 Henriette d’Entragues, marquise de Verneuil, était la fille de
François de Balsac, comte d’Entragues, et de Marie Touchet qui avait été favorite
de Charles IX. Elle-même fut favorite d’Henri IV qui l’aimait avec passion, mais cet
amour ne fut en rien réciproque car Henriette ne songeait qu’à assouvir ses
ambitions.
C’est ainsi qu’elle avait cruellement surnommé le roi « le
capitaine Bon-Vouloir » pour se moquer de ses piètres prouesses
amoureuses...
a « cranpes ».
b « êtes ».
c « ce qui ».
d « tout ».
e Juliette avait écrit « marquise » à l’origine, ce qui est le bon titre.
f « ce qui ».
g « appliquer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
