« 7 novembre 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 373-374], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1695, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 7 novembre 1854, mardi midi.
Il est un peu tard pour faire la belle1, il y a déjà longtemps
que cette dure vérité m’est apparue pour la première fois. Mais, mon cher poëte, me
répondrez-vous avec la même franchise si je vous demande : s’il
est toujours temps de vous adorer ? Quelle quea soit votre réponse, j’ai grand peur de ne pouvoir rien changer
ni rien modifier à l’état de mon cœur. Mon amour est un pauvre incurable que rien
nib personne ne saurait guérir car je
ne sache pas que vous ayez la même propriété que la lance d’Achille2. Je vous demande pardon de cette citation mythologique que la
fréquentation de la savante Suzanne
m’inspire et j’en reviens à mes moutons. Je vous aime au passé, au présent, au futur
voire même aux quatre temps. L’hiver, la nuit, la mort et la transmigration ne sauraient
m’en empêcher ; c’est assez monotone mais vous n’y pouvez rien ; prenez-en votre parti
en vers… et contre tout à moins que vous ne préfériez me supporter en prose.
Je
ne suis pas sortie aujourd’hui je garde cela pour demain : ce sera un prétexte
d’ailleurs pour aller chez Mme Préveraudc et chez Mlle Allix leur faire mon invitation
pour dimanche prochain. L’ennui des ennuis, ce sera d’écrire aux autres. Rien que
cette nécessité épistolaire m’empêcherait de recevoir jamais personne. Pour un rien
j’enverrais promener le Balthazar et je dépendrais la crémaillèred tant j’ai peur de montrer mon ignorance. C’est encore plus
désagréable pour moi que de montrer ma figure et pourtant ni l’une ni l’autre ne sont
de mon fait et ne sauraiente m’être
reprochées avec quelque justice. Ce n’est pas de ma faute si dans la hiérarchie des
êtres mon point de départ commence à une cruche et si je n’ai encore franchi qu’un
échelon de l’échelle ascendante pour peu que cette progression se continue dans les
siècles des siècles vous me retrouverez dans le paradis avec des petits ailerons d’oie
qui vous tendront les bras. D’ici là je vous embrasse comme un chien.
Juliette
1 Premier vers de « Chanson », poème daté du 30 octobre 1854, Les Quatre vents de l’esprit, III, 30.
2 La lance d’Achille pouvait seule guérir les blessures qu’elle avait infligées.
a « quelque ».
b « n’y ».
c « Préverau ».
d « crêmaillère ».
e « saurait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
