« 9 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 245-246], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8601, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 9 décembre 1852, jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, mon grand porte-clef de la conciergerie, bonjour, mon sublime fustigeur, bonjour. Je ne vous prêterai pas mon échine. Merci, vous les arrangez trop bien. Je plains le fessier de Boustrapa quand il s’assoira sur son trône après que votre fouet aura passé par là. Décidément, je commence à croire que l’extradition ne serait pas une précaution inutile et je l’approuve d’y avoir songé. Voime, voime, pauvre Boustrapa, quoi que tu fasses désormais je ne voudrais être dans ta peau d’empereur, fût-elle doublée de maroquin comme celle de ton ami et électeur Abd-el-Kader1. Seulement, je regrette de ne pouvoir pas assister aux effroyables grimaces que te fera faire chaque coup de vers2 bien appliqué sur ta carcasse impériale. C’est dommage car ce sera tout à la fois effrayant et burlesque. Je voudrais déjà être à ce moment-là parce que, même de loin, on entendra les cris de fureur de tous les misérables et immondes scélérats enfermés pour l’éternité dans l’histoire dont tu as tiré les verrous. En attendant, mon cher petit vengeur et pourchasseur de démons, je t’aime comme mon doux et terrible petit Toto que tu es.
Juliette
1 Abdelkader, l’opposant à la conquête de l’Algérie par la France, emprisonné à Amboise, reçoit le 16 octobre 1852 la visite de Louis-Napoléon Bonaparte, qui lui annonce sa prochaine libération. Le 7 janvier 1853, Abd el-Kader arrivera à Constantinople.
2 Vers des Châtiments.
« 9 décembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 247-248], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8601, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 9 décembre 1852, jeudi après-midi, 2 h.
Je fais tout ce que je peux pour t’attendre sans tristesse, mon cher petit homme. Dieu sait comment j’y réussis, surtout quand je pense que c’est aujourd’hui jour de la poste. Décidément il faut que je fasse une CONNAISSANCE avec laquelle je puisse parler de vous en votre absence. Il me semble que cela m’aidera à tirer les heures avec moins d’impatience. Ce n’est pas que je sois désœuvrée de ma main, mais je le suis si fort de la vie proprement dite que je ne sais jamais où j’en suis quand tu n’es plus là. Vous avez beau dire, mon cher petit démagogue de tabagie, chaque fois que je vous vois ajuster votre TROMBLON1, je tremble pour mon repos. Je n’aime pas non plus ces gueuletonsa unis où se rencontrentb pêle-mêle, tête-bêche, des Hongrois, des Parisiennes, des Polonais et des daguerréotypeuses, d’illustres poètes et de grandes paillardes. Ce cosmopolitisme, moitié bottes molles et beaucoup trop peaux de lapins, ne me va que tout juste et m’édifie encore moins. Il me semble que Charles et Vacquerie peuvent suffire à eux deux à représenter dignement la proscription française auprès de ces femelles quelque vésuviennes qu’elles soient. Tenez, prenez garde à vous, car je sens que je suis capable de prendre votre gaz avant que vous n’ayez eu le temps de l’allumer au feu de ces patriotiques chaffouska, blaguenovska et autres mazurka.
Juliette
1 Tromblon : Chapeau haut-de-forme évasé au sommet.
a « gueletons ».
b « se rencontre ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
