5 octobre 1852

« 5 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 17-18], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8772, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon ineffable bien-aimé, bonjour du fond de ma noire méchanceté, bonjour. Je t’adore d’autant plus que je suis féroce, bonjour. Du reste, mon pauvre amour, vous êtes bien vengé ce matin car j’ai sur les deux yeux la plus absurde et la plus gênante cocotte1 qu’on puisse imaginer. J’ai la figure tout enflée et les paupières à l’avenant. J’ai l’air d’une tête soufflée comme une baudruche. C’est fort laid et encore moins agréable. Mais c’est assez parlé de ma bouffissure. Comment t’es-tu tiré hier de ton four et de ton averse ? Bien, je l’espère. Mais comme cela finirait par m’inquiéter de te voir sortir tous les soirs dans ce chemin isolé, je prendrai le parti de te conduire comme autrefois. Ce sera pour moi une occasion toute charmante de prolonger de 10 minutes le bonheur d’être avec toi et de faire un peu d’exercice, ce qui m’est particulièrement recommandé. Aussi, mon cher petit homme, il est probable que je commencerai ce soir mes fonctions de garde du corps nonobstant la cocotte et son auguste famille. Mes précieux jours ne courenta aucun danger à moi. Et puis d’ailleurs, c’est mon bonheur de vous conduire. Vous le savez bien quand je vous accompagnais tous les soirs jusqu’à votre porte rue de la Tour d’Auvergne2. En attendant, mon cher petit homme béni, je vous baise de l’âme et je vous attends de tout mon cœur.

Juliette


Notes

1 Cocotte : dénomination populaire d’une légère inflammation du bord des paupières (Littré).

2 Adresse du dernier domicile parisien de la famille Hugo.

Notes manuscriptologiques

a « courrent ».


« 5 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 19-20], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8772, page consultée le 24 janvier 2026.

Dites-donc, mais nous n’avions pas compris dans notre marché que je vous fournirais de poésie. Ceci demande un supplémenta d’appointements, plus les 48 sous d’ancien, dont je ne vous ferai pas grâce, je vous en préviens. Je n’ai pas besoin de perdre mon temps et ma belle littérature pour rien, surtout un jour de cocotte. Aussi, autant de petits vers, autant de shillings ANGLAIS. A propos de shillings et d’anglais, il est impossible de se procurer un garde-vue1 en papier dans ce beau pays de l’industrie et du confortable. Quant aux mèches, il n’y en a pas et quant au verre, on vous en souhaite dans ce pays de cocottes peu éclairées. Il me reste donc à brûler l’huile que j’ai achetéeb imprudemment avec mon reste de mèches et mon verre unique dans son genre. Après cela nous compterons sur la lune et sur les bouts de chandelles échappés à la gourmandise des souris. Tout cela n’est pas très éblouissant mais nous avons pour nous refaire huit mois de pluie à jets continus et des crapauds à discrétion. On ne peut pas tout avoir, voime, voime, mais j’aimerais mieux Lisbonne tout de suite et moins de Jersey dans l’avenir. Ce que j’en dis ce n’est pas que je m’y trouve moins bien qu’à Paris et qu’en Belgique mais parce que vous m’avez laissé entrevoir qu’on pouvait être encore mieux ailleurs2. Prenez-vous en donc à vous, mon cher petit homme, de ces aspirations indiscrètes vers un monde et des contrées relativement meilleurs que ceux-ci et soyez sûr que quelque partc que vous me meniezd, j’y serai toujours la plus heureuse des femmes si vous m’aimez la moitié de ce que je vous adore.

Juliette


Notes

1 Garde-vue : abat-jour.

2 À Bruxelles, dès la mi-avril 1852, Victor Hugo choisit Jersey comme seconde terre d’exil alors que « son collègue de Turin Angelo Brofferio lui avait offert l’asile au Piémont […] assorti d’une villa au bord du Lac Majeur. » Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo. Pendant l’exil. t. II.1851-1864, Fayard, 2008, p. 67. L’Espagne ne semble pas être une destination envisagée par Hugo d’autant plus que le pays était lié à de déchirants souvenirs d’enfance (séjour de 1811 à 1812).

Notes manuscriptologiques

a « suplément ».

b « acheté ».

c « quelques parts ». 

d « mèniez »

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.