« 13 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 317-318], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8637, page consultée le 23 janvier 2026.
Jersey, 13 septembre 1852, lundi après-midi, 2 h. ¼
Je m’étais trop hâtée de t’offrir mes économies, mon cher petit homme, aussi le
diable jaloux s’est-il mis à conspirer contre ma bourse sous la forme de glaces, de
verres et de montres cassés. Où cela s’arrêtera-t-il ? En attendant je suis consternée
car, sans avoir fait le Saut de Perrette1, je vois mon pot au lait fort
endommagé sans compter que c’est aujourd’hui le 13 et que le verre était bleu. Tout
ceci est lugubre et me menace de malheurs de toutes les couleurs. Cependant il y en
a
un au monde que je redoute plus que la mort ; celui-là ne dépend pas de la couleur
du
miroir et de la date du calendrier, il dépend uniquement de ton cœur et de la
fragilité de ta fidélité. Dieu veuille que la catastrophe de ce matin ne soit pas
un
présage de celle qui me pend au nez tous les jours sous votre Marine-Terrace2.
Vous pensez bien que
je n’espère pas de promenade avec vous aujourd’hui. Vous êtes trop harmoniste pour
vouloir détonner dans cette symphonie de guignon et de mystification à double croche
en me donnant un petit air de joie. Je n’attendais pas moins de votre bon goût et
je
suis heureuse de le constater ici de nouveau. Je constate avec non moins de plaisir
qu’à la plume dure et au papier mou a succédé la plume molle et le papier dur. Les
deux se valent et sont dignes d’exciter votre enthousiasme. Quant à moi, j’aviserai
un
juste milieu quelconque bien que ce ne soit pas mon état, pour ne me servir ni des
uns
ni des autres. D’ici là je vous embrasse comme je peux et avec le seul mérite de la
difficulté…. à vaincre.
Juliette
1 Allusion à la fable de La Fontaine « La laitière et le pot au lait. »
2 Marine Terrace : Maison dans laquelle la famille Hugo a emménagé le 16 août 1852. « Victor Hugo la décrit minutieusement dans William Shakespeare : « un corridor pour entrée, au rez-de-chaussée, une cuisine, une serre et une basse-cour, plus un petit salon ayant vue sur le chemin sans passants et un assez grand cabinet à peine éclairé ; au premier et au second étage, des chambres, propres, froides, meublées sommairement, repeintes à neuf avec des linceuls blancs aux fenêtres. » […] À l’emplacement de Marine Terrace, sur la grève d’Azette, s’élève aujourd’hui un immeuble massif appelé maison Victor Hugo. » Gérard Pouchain, Dans les pas de Victor Hugo en Normandie et aux îles anglo-normandes, Éd. Orep, 2010, p. 56.
« 13 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 319-320], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8637, page consultée le 23 janvier 2026.
Jersey, 13 septembre 1852, lundi après-midi, 2 h. ¾
Je viens de voir passer ton Charlot qui
allait devant lui avec le regard distrait d’un poète ou d’un amoureux qu’il est
probablement ou qu’il sera bientôt. Je n’ai pas besoin d’être endormie par
A. Dumas pour le lui prédire un peu plus
sûrement que n’a fait Mademoiselle Marie du retour d’Henry V par Grenoble et le
Faubourg Saint-Martin. Du reste cette rencontre des yeux ne me promet rien de bon
pour
moi personnellement car il est probable que vous craindrez de vous trouver sur le
même
chemin que lui comme si ce bon jeune homme pouvait se scandaliser de te rencontrer
plutôt ici que là, et là qu’ici. Mais c’est ta manie. Je ne peux ni ne veux la
contrarier. C’est bien assez de subir les privations qu’elle me coûte sans y ajouter
un ennui pour toi.
J’ai un mal de tête fou qui, joint à l’exécrable plume que
j’ai dans ce moment-ci, compose les plus ineptesa et les plus inintelligiblesb gribouillis qui soientc jamais sortisd
d’un bec d’oie ou d’un groin quelconque. Je crois en effet que je ferais mieux d’aller
où vous m’envoyez avec tant de grâce tous les jours........e
promener. Il est probable que mes pieds seraient moins stupides que mon cerveau et
me
porteraient bien loin des encriers, du papier et des plumes de quelque métal qu’elles
soient. Demain j’y essaierai ne fût-cef que pour vous délivrer du même coup de doux embêtements,
[de] ma personne et [de] mes élucubrations. En
attendant, permettez-moi de vous féliciter du courage que vous avez de me laisser
seule avec cette féroce persévérance.
Juliette
a « inepte ».
b « inintelligible ».
c « soit ».
d « sorti ».
e 8 points de suspension.
f « fusse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
