« 10 novembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 104-105], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9604, page consultée le 26 janvier 2026.
10 novembre [1835], mardi matin, 10 h. ¼
Bonjour, mon cher petit Toto, as-tu dormi un peu cette nuit ? Et ton cher petit
enfant a-t-il bien reposé1 ? Moi, grâce à la dose de narcotique que j’ai rapportéea hier au soir, j’ai dormi comme
une marmotte, en me réveillant cependant de temps en temps.
Mon cher petit homme
chéri, je voudrais bien vous voir, non pas pour vous aimer mais pour vous le dire.
Je
voudrais vous voir pour vous caresser. Je voudrais vous voir pour vous voir parce
que
vous êtes beau et parce que je vous aime. Je vous aime de toute les forces de mon
âme
et si vous aviez voulu, nous aurions passéb notre temps moins bêtement hier au soir, où on nous a
servisc pour tout
tripotage une haleine de vent et des bouffées d’air. Avec
cela, il n’y a pas de quoi se GONFLER d’aise. Aussi je regrette et je regretterai
toujours ma soirée d’hier où nous aurions pu être si heureux à meilleur marché2.
1 François-Victor Hugo est convalescent.
2 Le verso du folio 105 semble manquer.
a « j’ai rapporté ».
b « nous aurions passés ».
c « on nous a servis ».
« 10 novembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 106-107], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9604, page consultée le 26 janvier 2026.
10 novembre [1835], mardi soir, 8 h. ¼
Tu seras bien bon et bien gentil et je t’aimerai bien si tu viens de bonne heure.
Je
te tiendrai bien chaud et je te ferai cent mille de caresses.
J’ai un tas
d’écriture à faire. Je ne sais pas comment je vais m’en tirer. Je voudrais pour le
quart d’heure avoir la verve poétique des marchandsde chaufferettesa1 et de bonnets de coton. Avec quelle
grâce ils vous tournent un 16 francs 50 ou bien un 6 francs 75 comme ils vous cisèlent
un dito2 3 francs 25.
C’est charmant. Il n’y a qu’à se laisser aller et votre bourse est à sec. Moi, je
suis
plus empêtrée de trier mes bas d’avec les fumerons3, mes chaussettes d’avec les fers à
repasser qu’une poule avec ses poussins. Enfin, barème aidant, j’espère arriver à
mon
honneur et te présenter des livres en partie double aussi bien que quelques marchandes
de merlin4, que ce soitb pour en revenir à ma première et à
ma seule idée. Je voudrais bien te voir. Je serais bien heureuse et bien ravie si
mes
désirs sont satisfaits et si je vois apparaître le petit bout rouge de votre nez et
si
je sens une main bien froide à l’endroit le plus chaud de la maison à une heure
honnête.
J.
1 Chaufferette : boîte au couvercle percé de trous, dans laquelle on met du feu pour se chauffer les pieds.
2 Dito : « Même chose » (du vénitien « déjà dit »), dans les factures pour désigner une marchandise déjà mentionnée.
3 Fumerons : morceaux de charbon de bois fumants.
4 Merlin : Petite corde.
a « chauffrettes ».
b « ce soient ».
« 10 novembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 108-109], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9604, page consultée le 26 janvier 2026.
Mardi [10 novembre 1835 ?], 10 h. du soi
J’ai besoin que tu m’aimes, je veux que tu m’aimes, je ne demande que cela, je ne
désire que cela, je donnerais mes jours et mes nuits pour cela. Pour être aiméea de toi, je donnerais mon sang,
j’habiterais une cave, un grenier, une armoire, n’importe pour être aiméeb de toi.
Juge par ce que j’ai
déjà fait et par ce que je suis capable de faire pour être aiméec de toi, la nature de mon désespoir
lorsque je crois avoir par ma faute détruit ou altéré cet amour pour lequel je
donnerais ma vie. Alors je deviens folle et méchante. Je voudrais te haïr ou m’en
aller bien loin, deux choses presque impossibles puisque je t’aime et que tu ne m’as
pas dit encore que tu ne m’aimais plus. J’espère que tu ne
me les diras jamais ces deux vilains mots-là, je ne t’aime
plus ou je t’aime moins, ce qui est parfaitement
synonyme pour mon pauvre cœur.
Si par ma faute j’en étais arrivéed à cet affreux malheur, je te
prie de me le dire sans aucun ménagement. Ne me le laisse pas deviner, ce malheur
dont
j’ai déjà le pressentiment. Ne laisse pas à ma jalousie le temps de me rentre odieuse.
Je t’en prie à genoux, dis-moi où tu en es de ton amour pour moi, que je puisse me
repentir de ne t’avoir pas comprise
ou me résigner si je t’ai trop comprisf. J’ai besoin de voir clair dans mon cœur. Il faut que je me
donne à moi-même satisfaction de mes inquiétudes sans motifg, de mes violences sans causeh. J’ai besoin de savoir si l’amour m’aveugle ou m’éclaire
sur tes absences fréquentes et éternelles. Si tu savais ce que je souffre de douter
de
ton amour, tu aurais pitié de moi et tu m’aimerais rien que pour le chagrin que je
me
fais en en doutanti.
Mon Dieu, si tu m’aimes, tout ce que je fais est fou.
Je te demande pardon. Je
me repens. Je baise tes pieds. Je n’ai pas assez de caresses et d’amour pour effacer
mes torts ou plutôt j’en ai assez, dix millions de fois plus qu’il n’en faudrait pour
effacer même des crimes. Je t’aime. Je t’adore.
a « être aimé ».
b « être aimé ».
c « être aimé ».
d « j’en étais arrivé ».
e « comprise ».
f « comprise ».
g « sans motifs ».
h « sans causes ».
i « en n’en doutant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
