« 27 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 257-258], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8537, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 27 mars 1852, samedi matin, 8 h.
Bonjour mon Victor bien-aimé, bonjour mon doux adoré, bonjour. Je suis bien heureuse
et je le serai encore davantage si tu ne regrettes rien et ne désires rien en dehors
de tes douces et chères affections de famille et de moi.
Quelle ravissante
journée hier, mon bien-aimé, si elle avait pu être tout à fait complètea, elle aurait été au nombre de
nos plus rayonnantes. Mais enfin tout incomplèteb qu’elle ait été j’en garderai un souvenir bien tendre et
bien reconnaissant toute ma vie.
Pauvre bien-aimé, j’ai beau m’observer et
réagir sur moi tant que je peux pour que tu ne t’aperçoives pas de ma défiance et
de
ma jalousie, je n’y parviens pas. J’en suis honteuse et inquiète tout à la fois car
il
est impossible que cela ne me donne pas un grand ridicule à tes yeux et que cela ne
finisse par lasser ta patience et ta bonté. Je ne sais pas à quoi cela tient mais
j’ai
à chaque instant des espèces de soubresauts intérieurs comme lorsqu’on est surprise
par un grand malheur. Mon sommeil même est agité par ces sortes de frayeurs sans cause
apparente. Toutes ces commotions successives finissent par me donner une
susceptibilité physique et morale très désagréable pour toi, mon pauvre bien-aimé,
et
très gênante pour moi. Aussi je voudrais pour tout au monde me guérir de cette
infirmité plus ridicule qu’intéressante. Si je n’y parviens pas ce n’est pas de ma
faute, car j’en sens tous les inconvénients et j’en pressens toutes les tristes
conséquences. Je crois qu’un bon régime d’un ou deux mois de vraie intimité avec toi,
c’est-à-dire de bonheur parfait, me rendrait la sécurité définitive et sans rechute.
Mais comment les avoir, ces deux mois de bonheur ? Là est la difficulté presque
insurmontable. On peut à la rigueur acheter de la santé, mais du bonheur il faut le
faire soi-même, ce qui est plus difficile, surtout quand les outils les plus
indispensables vous font défaut. Cependant je ne désespère pas encore tant j’ai foi
en
ta bonne volonté et en ton habileté. Mais jusque-là je t’aime comme le meilleur et
le
plus grand des hommes.
Juliette
a « complètte ».
b « incomplètte ».
« 27 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 259-260], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8537, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 27 mars 1852, samedi après-midi, 3 h.
Je n’ai pas suivi ton conseil, mon bon petit homme, quoiqu’il m’eût été très doux
de
t’obéir en cela comme en toute chose, parce que j’avais quelques petits raccommodages
pressés à me faire. Du reste, ne le regrette pas pour moi, mon adoré bien-aimé, car
j’ai pris hier de l’air, de la santé, de la joie et du bonheur pour plusieurs jours.
D’ailleurs tu sais que j’en ai encore une bonne petite ration pour ce soir, de
bonheur, aussi je réserve la sortie pure et simple pour les jours où je serai tout
à
fait à bout de souvenirs doux et d’espérances aimables. Je ne veux pas mêler mes
fastidieuses distractions avec celles si charmantes que tu me donnes. C’est une idée
que j’ai comme cela. Taisez-vous !
La pauvre cuisinière est toujours malade.
C’est Suzanne qui la remplace, non sans
défiance de part et d’autre, car la mère Luthereau ne lui est rien moins que favorable et la Suzarde s’en aperçoit trop bien. Enfin sa bonne
volonté suppléera au talent. Quant à moi je ne tiens pas autrement à la perfection
de
la sauce et j’aimerais mieux manger du veau dans une ruine éternellement avec toi
que
des poulets truffés avec des imbécilesa. C’est drôle mais c’est comme cela. ON N’EST PAS PARFAIT.
Mais dites-donc, mon petit homme, vous qui donnez de si bons conseils aux autres
que ne prêchez-vous d’exemple en sortant tous les jours une heure ou deux après votre
déjeuner ? Il me semble que cela vous ferait encore plus de bien qu’à moi et puis
avec
ma manie de vous imiter en tout, je ne tarderais pas à en faire autant. Allons, mon
cher petit homme, un peu de courage dans les jambes et plantez-là votre grande plume
et vos piètres visiteurs le temps seulement de sentir sur votre dos le soleil du bon
Dieu et de rafraîchir vos poumons au souffle du printemps. Il me semble que j’en
éprouverai par sympathie tout le bien que cela vous fera à vous-même. Ainsi, mon bon
petit homme, si ce n’est pour toi, que ce soitb pour moi que tu prennes cette habitude hygiénique. En attendant je
t’adore à perdre haleine.
Juliette
a « imbécilles ».
b « sois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
