« 22 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 127-128], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8680, page consultée le 10 août 2026.
Bruxelles, 22 février 1852, dimanche matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Victor, bonjour mon bon petit homme, bonjour avec tout mon cœur et avec
toute mon âme. As-tu mieux dormi cette nuit et ton rhume se passe-t-il ? J’ai prié
M. Yvan de m’apporter le plus tôt possible quelque chose pour t’empêcher de tousser. Il m’a
promis d’y penser et aussi de te visiter la gorge avec soin
pour savoir si elle est tout à fait guérie. Tu ne t’y refuseras pas j’espère. D’ici
là il faut éviter les refroidissements surtout aux pieds.
Cher petit homme, je te demande pardon
d’avoir laissé percer hier un regret trop vif en songeant que tu allais faire cette
nouvelle excursion si près de l’autre et sans moi. Je n’ai pas été maîtresse de ce
premier mouvement
d’égoïsme. Mais tu n’avais pas fini de m’expliquer les motifs qui te faisaient désirer
de la faire que je m’étais résigné à cette nouvelle séparation. Il suffit que tu en
aies eu le
projet pour que je ne m’y oppose pas car mon bonheur ce n’est pas de t’imposer des
privations, c’est de te savoir heureux n’importe comment. Mais cette fois, mon bien-aimé,
il y a une
double raison pour que tu fasses ce petit voyage de plaisir puisqu’il s’agit de ne
pas laisser aller ton fils tout seul. Je t’en prie, mon Victor, n’y mets aucun retard
et aucun obstacle
pour moi parce que cela substituerait un remords à la place du regret de me séparer
de toi. Je veux que ce pauvre Charles me doive ce plaisir, s’il est vrai que mon influence
soit pour
quelque chose dans ta détermination.
J’ai encore eu un autre tort hier, mon pauvre adoré, sans compter les autres dont
je ne m’aperçois pas, celui de te tourmenter à propos de
jalousie. Je t’en demande pardon tout en accusant le hasard qui se plaît à jeter des
doutes dans mon pauvre cœur chaque fois que je veux vérifier un fait. Enfin ce n’est
pas ta faute et
ce n’est pas une raison pour t’en tourmenter. Je t’en demande pardon, mon doux bien-aimé
et je t’aime d’autant plus que je suis injuste envers toi.
Juliette
« 22 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 129-130], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8680, page consultée le 10 août 2026.
Bruxelles, 22 février 1852, dimanche, midi
Après la grêle le soleil, après la jalousie la confiance. Le cœur a aussi ses giboulées.
Après les larmes le sourire, après le découragement, l’espérance. Mon Victor, je te
souris, je
t’aime. Je ne sais pas quand je te verrai mais je sais que je t’aime et que tu es
mon bonheur et ma vie. Tu ne peux pas l’ignorer non plus depuis le temps que je te
le dis et que tu en
as la preuve. Aussi, ce n’est pas pour te l’apprendre que je te répète tous les jours
la même chose, c’est pour avoir le plaisir de mirer mon amour dans toutes ces tendresses
répétées à
satiété. Seulement je m’aperçois que mes miroirs ne sont pas très fidèles et me font
souvent la grimace là où je devrais voir mon âme en beau. C’est égal. J’y reviens
malgré cela avec
une ténacité qui fait plus d’honneur à mon amour qu’à mon amour-propre. Taisez-vous
et ne faites pas chorus avec les tristes vérités que je vois dans ce moment-ci.
Cette stupide
Suzanne n’a pas su me dire comment tu allais. Je l’avais pourtant chargée de te le demander
positivement mais c’était une raison pour qu’elle
ne le fît pas. Quel charmant service que celui d’un âne rouge même quand il répond
au nom de Suzanne. Encore si je pouvais espérer te voir de bonne heure aujourd’hui ?
Mais je n’ose pas
m’y fier car je sais combien ces espoirs-là se réalisent peu souvent. Pour n’avoir
pas le chagrin de la déception, je laisse ma pensée flottante et je ne m’applique
qu’à t’aimer. Le
bonheur viendra quand tu pourras me l’apporter. En attendant je te baise de l’âme
et je t’adore de tout mon cœur.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
