« 13 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 91-92], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8667, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 13 février 1852, vendredi matin, 8 h. ½
Bonjour mon cher petit homme, bonjour mon doux amour, bonjour. Je suis très bonne
ce
matin et je me dépêche de vous le montrer car qui sait comment je serai dans une
heure. Mon bonheur est si fragile et tient à si peu de chose que je ne voudrais pas
répondre qu’il puisse durer jusqu’au soir.
Ce n’est pas ta faute mon pauvre
bien-aimé, je le reconnais avec bonne foi, mais c’est la faute du sort qui nous a
fait
dans des conditions si différentes l’un de l’autre qu’il n’y a pas moyen que nos
existences se confondent jamais. Je suis destinée à t’aimer toujours de plus en plus
loin surtout maintenant que les rapprochements deviennent de plus en plus difficiles.
J’ai le tort de t’aimer exclusivement et d’avoir fait de mon amour la seule occupation
de ma vie. Ce tort il m’est bien impossible de le réparer à présent mais le
pourrais-je que je ne le voudrais pas. Après avoir vécu pour t’aimer, je trouve doux
de mourir de mon amour. Mon Victor, mon bien-aimé, ne me plains pas car j’ai la
conviction que le jour où il te faudra choisir entre toutes les âmes la plus tendre,
la plus belle et la [plus] élevée, entre toutes les âmes c’est la
mienne que tu prendras pour compagne de la tienne pendant toute l’éternité. Aussi
je
n’ai pas peur de la mort, je la désire au contraire comme la suprême récompense de
mon
amour et de mes souffrances en ce monde.
Mon Victor je ne suis pas triste, je te
souris ce matin. Je suis gaie, je suis heureuse. J’ai le cœur plein de tendresse et
de
reconnaissance. Je remercie Dieu et je l’adore à travers toi.
Juliette
« 13 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 93-94], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8667, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 13 février 1852, vendredi après-midi, 4 h.
Je ne te verrai pas avant ce soir mon pauvre bien-aimé. Je le sais et pourtant je
prête l’oreille à tous les bruits de pas qui se font dans mon escalier dans l’espoir
qu’un heureux hasard te ramènera près de moi avant ce soir. Jusqu’à présent j’en suis
pour mes frais d’attention et mes battements de cœur. Je commence même à désespérer
tout à fait car voici l’heure de ton dîner et il n’est guère probable que tu songes
ou
que tu puissesa me donner quelques
minutes d’ici là.
Cher petit homme vous voyez bien que vous pouvez tout me dire
sans danger. Je vous assure que sans être autrement flattée
de la lettre de cette muse raccrocheuse je n’en aib pas
été bouleversée comme je l’aurais été et comme je le serais encore si je découvrais
que tu m’as fait mystère de cette bonne fortune de lettres. Le genre pierreuse1 littéraire est une variété
curieuse qui ne manque pas d’une certaine originalité et je comprends que cette étude
ait quelque attrait pour toi. Cependant je te supplie de ne pas approfondir jusqu’au
bout les MŒURS de l’animal. Je crois sans prévention et sans préoccupation personnelle
que tu ne dois pas pousser bien loin la bienséance vis-à-vis
d’une personne aussi peu soucieuse de sa dignité et de sa pudeur.
Cependant mon
doux adoré je te laisse juge et maître du degré de relation que tu veux avoir avec
cette créature encore plus effrontée que boiteuse. L’important est que tu ne me caches
rien. Pour cela je te laisse entièrement libre d’agir selon ta sagesse et ton bon
plaisir. Vous voyez, mon amour, que je suis une Juju assez accommodante et qu’il n’est
pas besoin de me tromper pour vous soustraire à ma tyrannie. Baisez- moi mon amour
et
soyez moi bien fidèle et vous n’aurez rien à craindre et moi non plus.
Juliette
1 Pierreuse : « mot d’argot de la police, désigne à l’origine prostituée travaillant parmi les matériaux des bâtiments en construction, notamment ceux du Louvre en 1802. Par extension il a désigné une prostituée de bas étage. » Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Éd. du Club France Loisirs, 1994, p. 1516.
a « puisse ».
b « n’en n’ai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
