« 6 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 63-64], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8660, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 6 février 1852, vendredi matin, 10 h.
Bonjour, mon Victor bien-aimé, bonjour, si tu penses à moi et si tu m’aimes je suis
bien heureuse et je me porte bien. Ton amour c’est le régulateur de ma santé et de
ma
joie ; ta loyauté c’est ma vie. Avec elle je peux tout supporter. Mais par la même
raison je sens que je ne résisterais pas à ta trahison eût-elle pour excuse mon repos,
ma santé, mon bonheur et ma vie. C’est pourquoi, mon cher bien-aimé, tu me vois
toujours occupée à provoquer chez toi la confiance absolue sur toutes choses. Y
suis-je parvenue ? Dieu et ta conscience le savent. Quant à moi, mon Victor, je me
rends la justice que j’ai fait humainement tous les efforts pour t’inspirer cette
confiance en moi et j’attends mon sort avec résignation. Après tout ma vie ne vaut
pas
la peine d’être tant défendue.
Hier tu es venu me voir à peu près à cette
heure-ci ; était-ce le commencement d’une douce habitude ? Je n’ose pas l’espérer
mais
je serais bien heureuse que cela fût ainsi. Au reste je t’attends à tous les instants
de ma vie même quand tu ne dois pas venir me voir. J’ai tant besoin de toi, mon pauvre
adoré, que je ne vis qu’à demi dès que mes yeux te perdent de vue. Tu n’as pas pu
revenir hier au soir. Je le pensais car, une fois rentré chez toi avec ton fils à
l’heure qu’il était, il devenait bien difficile de ressortir surtout par le temps
qu’il faisait. Aussi, mon doux adoré, je n’ai pas été surprise de ne plus te revoir,
mais aucune raison ne peut m’empêcher d’en être bien triste. J’ai passé le reste de
ma
soirée en travaillant tête-à-tête avec M. [illis.]. Mme [Briavoin ?] étant venue presque aussitôt après toi je me
suis réfugiée chez elle qui n’a pas plus de goût que moi pour le
[susdit ?] individu. Voilà, mon adoré, à une partie d’amour près qui a eu lieu avant de se coucher, l’emploi de mon
temps que tu pourrais mieux occuper si tu voulais.
Juliette
« 6 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 65-66], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8660, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 6 février 1852, vendredi après-midi, 2 h.
Je t’obéirai en tout mon bien-aimé et je sortirai tous les jours autant que le temps
le permettra et malgré ma répugnance à sortir sans toi. Je te demande grâce pour
aujourd’hui car je n’ai pas encore pris mon courage à deux pieds et je crois que je
ferais une assez sotte promenade si tu m’y forçais absolument. Si tu savais, mon
pauvre doux adoré, combien c’est vrai que hors toi qui esa ma JOIE, mon soleil et mon bonheur tout
m’est corvée, ennui et tristesse. Je ne me plais que où tu es et où je puis
t’attendre. Partout ailleurs je suis mal et plus loin de toi. Mais enfin je t’obéirai
mon Victor en cela comme en toute chose et demain je me mets en route quel que soit
l’état du baromètre.
Cher bien-aimé il est impossible sérieusement que tu couches
dans ce lit infect. Dans ce cas-là il vaut mieux avoir un lit de sangle propre et
deux
bons matelas à moi avec un oreiller. Je t’en supplie, mon pauvre doux adoré, ne
persiste pas dans cet inutile martyr qui aurait pour prompt résultat de t’échauffer
le
sang et de rendre tes pauvres yeux malades. Il n’y a rien de plus facile que de
substituer un lit de sangle et mon matelas à cette pourriture de lit. Je t’en prie,
n’hésite pas plus longtemps.
Demain mon pauvre bien-aimé tu auras ton déjeuner.
M. Luthereau vient d’écrire à M. Couvreur,
dont la mère a une fabrique de chocolat, de lui en envoyer à essayer tout ce qu’il
y
aura de meilleur. Tu me diras l’heure à laquelle tu veux qu’on te le porte et on sera
très exact. Quant à la lampe je montrerai à Suzanne à la faire en lui recommandant d’en avoir soin si tu penses
qu’elle te soit utile. En attendant, mon cher adoré, je te remercie pour les
charmantes lettres que tu m’as fait lire. Après le bonheur de t’entendre c’est ce
que
je connais de plus touchant, de plus énergique, de plus noble, de plus fier et de
plus
raisonnable. Merci, mon adoré bien-aimé, de m’associer à ta vie intelligente dont
je
suis digne, sinon par l’esprit, par le cœur.
Juliette
a « est ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
