26 mars 1850

« 26 mars 1850 » [source : MVH, α 8353], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12605, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon bien-aimé ! Bonjour, mon pauvre piocheur, bonjour. Est-ce que tu es déjà réveillé ce matin ? J’espère que non. C’est bien le moins que tu te reposes le matin quand tu travailles toute la journée et une partie de la nuit. Dors, mon adoré, et ne te réveille que le plus tard possible, ce sera autant de repos de pris sur les fatigues d’aujourd’hui.
Cher petit homme, est-ce que tu vas prendre l’habitude maintenant de ne plus me voir avant de t’en aller à tes assemblées littéraires et politiques ? Dans ce cas-là il faudrait me le dire tout de suite pour que je m’arrange en conséquence et que j’aille voir quelque part et ailleurs si j’y suis et si je m’y plais. Voilà deux fois de suite que tu t’abstiens de la corvée sous prétexte de réunion dans les bureaux et d’élection d’académicien, comme si les Baroche1 et les Nisard2 avaient plus de droits que moi à votre exactitude. Je ne suis pas contente, Toto, et il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour vous le prouver irrécusablement. Il faudra que vous veniez aujourd’hui de bien bonne heure et que vous ne vous en alliez pas tout de suite pour me faire reprendre un peu de confiance et de courage, car je n’ai plus ni l’un ni l’autre.
En attendant j’étudie les effets de neige sur les arbres et de gale sur ma figure3. Ces remarques pittoresques ne me satisfont qu’à moitié et j’aimerais mieux les effets de gazons académiques et l’éloquence d’un Rouher4 quelconque que toutes les neiges et toutes les végétations du monde, y compris la mienne. Vous ne comprenez pas cela parce que vous ne m’aimez pas, vilain monstre, moi j’en souffre parce que je vous aime trop.

Juliette


Notes

1 Alors ministre de l’Intérieur, particulièrement répressif.

2 Désiré Nisard, ennemi juré des romantiques et de Victor Hugo, sera élu en novembre à l’Académie contre Alfred de Musset.

3 Juliette Drouet a la gale de mars 1850 à juillet 1851.

4 Ministre de la Justice, membre du parti de l’ordre, il prépare la loi sur la déportation à laquelle s’opposera Victor Hugo, et entend restreindre le suffrage universel. Juliette choisit fort bien ses exemples.


« 26 mars 1850 » [source : MVH, α 8354], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12605, page consultée le 24 janvier 2026.

Puisque je ne dois pas te voir de la journée, pense à moi, mon petit homme, et tâche de faire comme hier, de venir de bonne heure et de t’en aller tard. J’y compte et je me résigne dans cet espoir à ne pas te voir d’ici à ce soir. J’ai fait dire à ma marquise1 que je ne pourrais pas y aller dîner. Je n’irai que d’autant que je serai sûre de ne pas pouvoir te revoir le soir, hélas ! – qu’il fera moins froid et que ma galea sera moins turbulente. Aujourd’hui elle va et vient de mon nez à mon menton, de mes joues à mon front avec une rapidité d’évolution qui fait honneur à son agilité. Seulement je désirerais qu’elle choisisse un autre endroit de ma carcasse pour s’ébattre en toute liberté et tant qu’elle voudrait. Mais il paraît que cette place est à son gré, qu’elle s’y trouve bien et qu’elle y restera pour ma plus grande vexation. RACINE ET GUIMAUVE2 !
En attendant voici l’hiver revenu. Encore si le bois revenait en même temps à la cave ce ne serait que demi-mal. Mais quand il n’y a plus rien que le soupirail éclairant le vide affreux et les quatre murs, on commence à trouver cette fausse sortie de l’hiver moins drôle et pas du tout amusante. C’est ce qui m’arrivera d’ici à très peu de jours si la gelée persiste à cingler sur les doigts et les nez des Parisiens. Jusque là je peux encore jouir de mon reste… de bois et marquer la température sibérienne qui nous favorise.
De ton côté, mon petit bien-aimé, tâche de n’avoir pas froid et de ne pas entasser rhume sur rhume, comme tu l’as fait jusqu’ici depuis deux mois. Couvre-toi bien et tâche de ne pas avoir les pieds mouillés. Pense à moi et tâche de venir le plus tôt que tu pourras.
Pendant ce temps-là je t’aime, je te désire, je t’attends et je t’adore. Je serais bien heureuse si tu peux venirb de bonne heure ce soir et si tu ne t’en vasc que bien tard.

Juliette


Notes

1 Madame de Montferrier.

2 Dans la médecine traditionnelle, la racine de guimauve est la base de pommades réputées anti-inflammatoires.

Notes manuscriptologiques

a « galle ».

b « si tu ne peux venir », lapsus.

c « va ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.