« 15 janvier 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 7-8 ], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1875, page consultée le 25 janvier 2026.
15 janvier [1847], vendredi matin, 11 h. ¼
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher petit Savarin, bonjour vous, bonjour toi. Vous allez faire bien des
heureux lundi, sans me compter, car je vous déclare que tout ce peuple attend avec bien de l’impatience que vous teniez votre parole. Je doute
fort que le Savarin, tout Savarin qu’il sera, ait beaucoup de succès ce soir-là. Vous
ne savez pas à quel point vous serez le morceau substantiel de ce régal désiré de
tous. Quant à moi je m’en lèche les barbes d’avance1. Baisez-moi, vilain libertin que vous êtes, et tâchez de
laisser les jarretières de Mme Guérard et autres tranquilles.
Cher bien-aimé,
je me retiens depuis que j’ai commencé ce gribouillis pour ne pas te dire tout ce
que
j’ai dans le cœur de tendresse et de reconnaissance ineffables. Cela est si vif et
si
exalté que je crains de ne savoir pas assez me contenir en te le disant et d’être
ridicule à force d’amour. Je te remercie, ou plutôt je t’adore pour ce que tu as dit
hier à M. Pradier au sujet de sa pauvre
fille et de l’amende honorable qu’il doit au souvenir de cette pauvre enfant dont
il a
méconnu la tendresse pendant sa vie2. Si quelque chose au monde pouvait
augmenter mon amour ce serait les efforts généreux que tu tentes pour amener ce père
à
consacrer la mémoire de son enfant à tout jamais. Mais rien ne saurait agrandir un
amour qui me tient depuis la pensée jusqu’au souffle, depuis mon sang jusqu’à mon
cœur
et mon âme. Je m’explique comme je peux pour t’exprimer que je t’aime avec tout ce
qui
fait mon moi. Je n’y parviens pas parce que les mots me
manquent pour peindre un sentiment qui est plus grand, plus tendre et plus passionné
que tout ce qu’on peut désirer et rêver en ce genre. Certes, si quelqu’un peut décider
M. Pradier à faire son dernier devoir envers cette malheureuse enfant, c’est
certainement toi et rien que toi. Pour cela il faudrait que l’occasion se représentât
très prochainement de lui en reparler. Malheureusement ces occasions sont très rares
et il s’empressera d’oublier sa promesse dans l’intervalle de l’une à l’autre de ces
occasions. Cependant j’espère tout de ton influence et de ton autorité sur le
caractère de M. Pradier en particulier.
Quand donc aurai-je mon jour de
dévouement et mon tour de me montrer à toi telle que je suis, c’est-à-dire prête à
donner ma vie pour toi et les tiens ? Ô ce jour-là sera un jour béni et je n’aurai
plus rien à demander en ce monde au bon Dieu. Je l’attends et je le désire de toutes
mes forces. D’ici là, je passe ma vie à t’admirer et à t’aimer, c’est un bon moyen
de
passer le temps, sinon sans impatience, du moins sans découragement et sans amertume.
Et puis je t’aime, et puis je t’adore, et puis tu es mon amour béni toujours plus
grand et plus admiré.
Juliette
1 Dans sa lettre du 5 janvier 1847, Juliette Drouet demandait à Victor Hugo de « réparer [ses] torts en [lui] apportant tout [s]on arriéré et en [lui] donnant le fameux et tant désiré Savarin. » Elle ajoutait par ailleurs que les petites Rivière, ainsi que M. Vilain et Eugénie se réjouissaient d’avance de « cette bonne fortune ».
2 James Pradier, le père de Claire, s’était engagé à exécuter un monument funéraire à la mémoire de sa fille et à payer le médecin, M. Triger. Il n’a toujours fait ni l’un ni l’autre.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
