« 24 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 40-41.], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9574, page consultée le 27 janvier 2026.
24 octobre [1835], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon Victor. Je t’aime. J’ai le cœur encore tout
gros de la conversation d’hier au soir d’où il est résulté pour moi la certitude que
tu t’imposais des privations dans les chosesa les plus nécessaires de la vie. Cette conviction jointe au petit
chagrin de voir que tu ne me comprends pas ou que tu me comprends mal dans les petits
accès de jalousie qui me passent par l’esprit font que je suis très triste aujourd’hui
et très honteuse. Je voudrais pouvoir ajouter tout ce que j’ai en bien-être et en
aisance à ta vie. Je voudrais effacer de ta mémoire toutes les petitesses que je t’ai
débitées hier. Il me semble que tu m’en aimerais davantage et moi je suis sûre que
je
serais moins tourmentée.
Pauvre bien-aimé, tu auras travaillé cette nuit malgré
l’heure avancée, malgré tes pauvres yeux malades. Quand je pense à cela, il me prend
des envies de fuir à l’autre bout du monde pour ménager ta santé et conserver ton
amour. Car il me semble toujours que dans ce travail opiniâtre l’une de ces deux
choses doit s’user et peut-être toutes les deux à la fois. Va, mes nuits ne sont pas
toutes si bonnes et si remplies de sommeil que tu crois. J’ai le plus souvent
l’angoisseb de tes veilles à
mon chevet que je n’ai de tranquillitéc et de doux rêves.
Mon Victor bien aimé, pardonne-moi
tout ce que je t’ai dit hier et permets-moi de réformer comme je l’entendrais la
dépense de ma maison. Nous y gagnerons tous les deux en tranquillitéd et en bonheur.
Je t’aime mon
Victor, je t’aime encore plus.
Juliette
a « les chose ».
b « l’angoisses ».
c « tranquilité ».
d « tranquilité ».
« 24 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 42-43.], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9574, page consultée le 27 janvier 2026.
24 octobre [1835], samedi soir, 9 h. ¾
Je t’ai à peine vu aujourd’hui, mon cher bien-aimé, et cependant j’avais bien des
choses tendres à te dire, j’avais bien de l’amour à te donner et bien de l’amour à
recevoir. Enfin, j’espère que tu vas venir bientôt. Si tu savais depuis que tu es
parti toutes les tribulations que j’ai euesa, tu me plaindrais. C’est, au lieu de la Seine près, la même histoire
que le jour du fameux vendredi. Une fille soûle, pas de
dîner1. Enfin, pour combler la
mesure, une fille voleuse par dessus tout ça. Nous avons fort bravement pris notre
parti de dîner par cœur, et Mme Pierceau une fois partie, j’ai donnéb le compte à cette fille qui s’en ira,
Dieu mercic, dans huit jours. Voilà,
mon cher petit homme, ce qui s’est passé de plus charmant depuis ton départ. Aussi
juge si j’ai besoin de te voir, si j’ai besoin de te donner le trop-plein de mon cœur.
Je viens d’être interrompue par le balbutiement infect de cette créature qui me
demande la raison de son congé. Tu penses que la leçon de l’autre soûlarde n’est pas
perdue et que je me tiens sur mes gardes pour ne pas me laisser aller à un mouvement
de dégoût et d’indignation.
Mais je voudrais te voir, mais j’ai besoin de te
voir, mais tu es ma vie, mon univers, mon ciel. Tu es mon amant bien aimé.
Juliette
1 Lors de leur séjour aux Metz, le vendredi 2 octobre, au retour d’une promenade avec Hugo, Juliette retrouva sa bonne complètement saoule (NAF 16324, f. 322-323) : « Arrivée à la maison, je n’y ai trouvé absolument personne. Je pensais que sans doute la bonne était allée aux châtaigniers […]. J’ai attendu comme cela les pieds dans l’eau, la pluie et le vent me fouettant de toutes parts cinq grands quart d’heure. Enfin, […] je vois arriver ma susdite bonne par un autre chemin accompagnée d’une jeune fille qui la ramenait du chemin de Versailles […]. Enfin, de tout ce margouillis, ce que j’ai le mieux démêlé, c’est que la susdite bonne était parfaitement saoule et que ce que j’avais de mieux à faire était de la laisser cuver son vin. »
a « eu ».
b « donner ».
c « mercie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
