« 3 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 7-8], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12214, page consultée le 25 janvier 2026.
3 octobre [1845], vendredi matin, 7 h. ¾
Bonjour, mon Victor, bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon
âme. Si les mots s’imprégnaient des choses qu’ils sont chargés
d’exprimer, ceux-ci t’apparaîtraient comme autant d’étoiles, car il
sortent du plus profond de mon cœur. Que fais-tu mon adoré ? Comment
as-tu passé la nuit ? As-tu pensé un peu à moi ? M’aimes-tu ? Toute ma
vie se résume en ces deux choses : savoir si tu m’aimes et t’aimer de
toutes mes forces. Le reste m’est égal comme deux œufs. J’attends ce
soir avec impatience parce que je sais que tu dîneras avec moi. J’espère
bien même que tu viendras me voir un peu dans la journée si tu reviens à
Paris1 plus tôt que ce soir. Cependant je ne serai
bien sûre de tout cela que lorsque je t’aurai vu. Je sais par expérience
combien le pouvoir de Mlle Dédé est grand pour vous retenir.
Pauvre ange, je m’en veux d’être envieuse et jalouse de son bonheur
lorsqu’elle vous a et d’un autre côté, je me trouve très malheureuse et
très à plaindre d’être obligée de vous partager avec elle, hélas ! et
avec bien d’autres qui ne vous valent pas. Aussi je ne serai sûre de mon
bonheur que lorsque je vous tiendrai.
Je t’ai raconté hier en
rentrant toutes mes aventures qui sont des plus simples comme tu le
verras. Je ne t’ai rien dit des dessins de Génevoy parce que je ne m’y
connais pas assez pour savoir s’il a fait quelque faute et si le manteau
est bien ce qu’il faut. Il est convenu qu’on referait ce qui manquerait
dans le cas où il manquerait quelque chose. Tu verras cela ce soir.
D’ici là, je vais bien me tourmenter dans la crainte que tu ne
viennesa pas
et t’aimer de toute mon âme pour te forcer à venir.
Juliette
1 Le 2 octobre, Victor Hugo a accompagné Charles à Saint-James où sa famille séjourne depuis le 12 septembre.
a « tu ne vienne ».
« 3 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 9-10], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12214, page consultée le 25 janvier 2026.
3 octobre [1845], vendredi soir, 5 h.
Plus l’heure approche et moins je me sens rassurée, mon bien-aimé, je
crains plus que je ne puis dire qu’on ne t’ait retenu à Saint-James1. Si cela est, je serai bien triste et bien
malheureuse ce soir. Il me semble que si tu étais revenu à Paris, tu
serais venu chez moi, ne fût-cea que l’instant de baigner tes yeux et de te laisser
baiser par moi ? Si je me trompe, tant mieux, Dieu sait que je ne
demande pas mieux. Mais si je ne me trompe, je suis une pauvre Juju bien
à plaindre et bien ennuyéeb. J’ai voulu essayer ce matin de mon fameux
remède contre l’absence. Je me suis mise à jardiner pendant 2 ou 3 h.
Mais je n’ai gagné à cet exercice que beaucoup de terre et d’eau et un
peu de courbatures. Mon pauvre cœur ne s’est pas desserréc, il est resté dans le
même état de contraction douloureuse jusqu’à présent. Il n’y a que toi
qui pourra le dérider si tu viens ce soir. Malheureusement je crains
bien que ce ne soit pas pour aujourd’hui. La journée a été très belle et
il est plus que probable qu’on t’aura retenu jusqu’à demain.
Mon
Victor chéri, mon amour, j’ai un poids de cent livres sur le cœur qui
augmente de seconde en seconde. Si tu ne viens pas, je ne sais pas ce
que ça deviendra. Je t’aime, mon Victor adoré. Je t’aime trop, cela
m’ôte tout courage, toute gaîté, toute liberté d’esprit. Dès que tu
t’éloignes de moi, je suis comme un pauvre corps sans âme. Tu vois bien
que je t’aime trop.
Juliette
1 Le 2 octobre, Victor Hugo a accompagné Charles à Saint-James où sa famille séjourne depuis le 12 septembre. Il rentre à Paris le 3 octobre.
a « ne fusse ».
b « ennuiée ».
c « déserré ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
