« 21 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 201-202], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12081, page consultée le 24 janvier 2026.
21 mai [1845], mercredi matin
Mon cher adoré, je reçois à l’instant une lettre déchirante de Brest. Ma
pauvre sœur vient de perdre son dernier enfant, le petit Gustave1, celui qui écrivait
des lettres si naïves et si gentilles. Cette nouvelle m’a atterréea. J’ai ressenti ce
coup comme si j’avais connu ce charmant petit être. Il est mort d’une
fièvre cérébrale. Il paraît que dans son délire, ce pauvre ange
m’appelait ainsi que sa cousine. Pauvre père et pauvre mère, je
comprends leur douleur comme si je l’avais moi-même éprouvéeb. Que le bon Dieu m’en
garde, car je ne sais pas ce que je deviendrais.
Mon Victor adoré,
c’était aujourd’hui ma fête2 ! Je n’avais pas voulu t’en parler dans
la crainte de te porter à faire quelque dépense que notre position ne
nous permet pas de faire d’ici à bien longtemps. Je comptais te demander
mon bouquet. Tu sais, la chère petite lettre
annuelle que tu m’écris à cette date, je te la demande encore, sinon
comme bouquet, comme consolation dans l’affreux malheur qui me frappe
indirectement. Si j’avais pu le pressentir, je n’aurais même pas permis
aux quelques amies qui m’entourent de me souhaiter quoi que ce soit.
Mais elles avaient pris les devants : avant-hier Mlle Féau, hier Mme Triger, ce matin Eulalie et sa sœur, tantôt la mère Lanvin et peut-être la pauvre
cousine de Mme Pierceau avec son pauvre petit
enfant. Il faut que je me résigne à voir tout ce monde ce soir malgré le
deuil que j’ai dans le cœur. Ta lettre seule, ta chère petite lettre
adorée peut me donner le courage d’accepter ce nouveau chagrin que le
bon Dieu m’envoie. Je l’attendrai, comme on attend ce qui console, ce
qui rafraîchitc, ce qui calme le cœur malade. Je sais bien que
je ne l’aurai que ce soir fort tard, car tu ne te doutes pas que c’est
aujourd’hui le 21 et tu ne sais pas la triste
nouvelle de cette pauvre malheureuse famille. Aussi je t’attends avec
toute l’impatience de mon amour et de ma tristesse.
Juliette
1 Gustave Koch, troisième fils de Renée et Louis Koch, né le 13 novembre 1837, décède le 18 mai 1845.
2 La Sainte-Julie est célébrée le 21 mai.
a « m’a attérée ».
b « éprouvée ».
c « ce qui raffraîchit ».
« 21 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 203-204], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12081, page consultée le 24 janvier 2026.
21 mai [1845], mercredi, 3 h. ½ de l’après-midi
Je viens de recevoir ta bien-aimée, ta bien désirée, bien attendue et
bien adorée petite lettre1, mon doux aimé. Je l’ai lue, comme tout ce qui me
vient de toi, à genoux. Je venais de sortir ton ravissant petit portrait
de sa cachette et c’est devant lui que j’ai lu, baisé et dévoréa ta
lettre adorable.
Mon Victor bien-aimé, j’accepte tout ce que tu
me dis de doux et de charmant, car dans ma conscience, je crois que je
le mérite. Oui, je t’aime comme les anges aiment Dieu. Oui, je suis
honnête et pure. Ton amour m’a purifiée comme le charbon ardent de la
Bible. Oui, mon Victor, depuis que ton amour est entré dans mon cœur,
toutes les mauvaises passions, toutes les choses honteuses se sont
envolées. Il ne m’est resté que mon amour qui est mon sang, mon souffle,
ma vie, mon âme. Ô, tu es bien aimé, va, autant que tu es grand et
sublime devant Dieu qui t’admire comme son plus beau et son plus parfait
chef-d’œuvre. Mon Victor, c’est toi qui es bénib, c’est toi qui es
aimé, c’est toi qui esc ma couronne, mon étoile, mon soleil en ce monde et mon
paradis dans l’autre. Je n’ai pas pu et je ne peux pas encore me
défendre d’un sentiment de tristesse profonde en pensant au désespoir de
cette pauvre famille2. Il est impossible
de ne pas éprouver un sentiment de douloureuse et sympathique pitié pour
de pareils malheurs. Aussi, mon Victor, je te supplie de ne pas
t’apercevoir d’une tristesse que je ne peux pas exprimer. Ta lettre est
là, sur mon cœur, elle fait ma joie, mon bonheur, mes délices. J’ai un
côté de mon âme en deuil et l’autre bout dans l’extase. C’est un
phénomène qui se voit sur la terre et dans les cœurs. D’un côté les
nuages noirs, de l’autre le soleil splendide. Tu es mon soleil, je suis
heureuse, je t’aime.
Juliette
J’ai reçu une lettre de Claire3 qui me dit de l’envoyer chercher. Mme Marre a enfin eu la bonté de la laisser venir.
1 La voici : « C’est ta fête, mon ange bien-aimé ; c’est encore là un doux et charmant anniversaire ; c’est le jour où le ciel te regarde avec plus de douceur et d’amour que jamais, toi qui lui appartiens, étoile dans le monde visible, ange dans le monde invisible ! Ma Juliette, je t’aime, je veux te le redire aujourd’hui avec toutes les paroles de mon âme, je voudrais mettre toute ma vie, tout mon souffle et toute ma pensée dans un mot, et quand je cherche ce mot, je le trouve, c’est ton nom. / Vois-tu, je t’aime. Je veux que tu le saches bien, je veux que tu n’en doutes jamais, je veux que ton doux regard rayonne de joie et de confiance, je veux que tu sois heureuse, pour deux raisons, parce que tu es bénie de Dieu, parce que tu es aimée de moi. / Oui, mon ange, Dieu là haut ; moi ici bas, voilà tes deux appuis, tes deux amis, tes deux providences, les deux regards qui voient le fond de ta belle âme. Dieu et moi, nous savons tout ce que tu es, tout ce que tu vaux ; nous connaissons ta noblesse, ta grandeur, ta dignité, ta vertu, et nous te rendons tous deux justice, lui en te protégeant, moi en t’admirant. / Sois donc heureuse ! Sois donc fière ! Lève ta douce et charmante tête où il y a tant de grâce mêlée à l’esprit et à la beauté. Tu es vraiment une femme choisie. Que peut-il te manquer à toi ? Tu as tout ce qui fait la beauté de la vie, la vertu dans ton âme, l’amour dans ton cœur ! / Oh ! je t’aime ! Aime-moi ! Je souhaite aujourd’hui à la terre beaucoup de Julies comme toi, mais il n’y en a qu’au ciel, et il n’y en a pas beaucoup. – Je baise tes chers petits pieds. » (Massin, t. VII, p. 842 ; Blewer, VH à JD, p. 134).
2 Gustave Koch, troisième fils de Renée et Louis Koch, né le 13 novembre 1837, est mort le 18 mai 1845.
3 Ce matin-là, Claire écrit ces quelques mots à sa mère : « Ah, je suis bien heureuse. Ainsi bonne mère, je te verrai donc. Aie la bonté de m’envoyer chercher à quatre heures. Je crois qu’il serait bon que je prévinsse mon père tout de suite de mon prochain appel. Tu sais qu’il faut plusieurs avertissements pour qu’il pense à quelque chose. Il n’est pas venu dimanche. » (B.P.U., Ms. fr. 1312) (Siler, t. III, p. 194).
a « j’ai lue, baisée et dévorée ».
b « est béni ».
c « c’est toi qui est ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
