« 18 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 189-190], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12078, page consultée le 24 janvier 2026.
18 mai [1845], dimanche matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon petit Toto ravissant, bonjour,
je t’aime, et toi ? J’étais bien réveillée cette nuit, cela ne t’a pas
empêché de t’en aller tout de suite. Je ne grogne pas, mais je peux bien dire ça peut-être. C’est bien le
moins. Pourquoi a-t-on fait la révolution de JULIETTE si ce n’est pour
avoir la faculté de dire de temps [en] temps qu’on ne
voit pas assez son Toto ? Voilà pourquoi je me suis fait TUERa à cette
même révolution. C’est pour avoir le droit de vous RÉVOLUTIONNER à mon
tour quand vous êtes des siècles sans venir et que vous vous en allez
trop vite.
Je vous dirai que je me suis enduite de votre
pommadeb et
que je m’en trouve fort bien. C’est moi, du reste, qui vous l’avais
enseignée. Toutes vos raffineries vous viennent de moi, malheureusement,
puisque j’ai pris en sens inversec toutes vos IMPERFECTIONS. Maintenant je ne peux
plus m’en dépêtrer, à mon grand dam et grand regret. Une autre fois j’y
regarderai à deux fois avant de vous enseigner mes FICELLES et de
prendre vos habitudes collégiennes. En attendant, vous possédez les
miennes et j’ai les vôtres. Horreur ! Damnation ! Malédiction !
Baisez-moi, cher scélérat et soyez-moi bien fidèle si vous tenez à votre
vie.
Tâche de venir de bonne heure aujourd’hui, mon Toto. Je t’ai
à peine vu hier, quoique tu sois venu trois fois. J’ai besoin de me
rabibocher aujourd’hui. Je t’attends de toutes mes forces et je te
désire de tout mon amour. Je te baise, je t’aime, je t’adore.
Juliette
a « je me suis fait tuée ».
b « votre pomade ».
c « sens invers ».
« 18 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 191-192], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12078, page consultée le 24 janvier 2026.
18 mai [1845], dimanche après-midi, 3 h.
J’ai beau te désirer, mon cher amour bien-aimé, tu n’en viens pas plus
vite. Je me venge en t’écrivant le plus que je peux et en t’aimant de
toutes mes forces. Je crois que tu travailles, mon pauvre bien-aimé,
aussi je suis très raisonnable et très courageuse. Je ne me plains pas,
je te souris et je t’aime à travers mon
impatience que je ne peux pas modérer.
J’ai écrit à Claire tantôt1 pour lui dire que j’irai la voir jeudi
et qu’elle se tranquillise à l’endroit de son examen2. Dans le fond de ma
pensée, je crains qu’elle n’échoue encore cette fois-ci. Mais je me
garde bien de le lui laisser voir. Entre nous, ce serait très fâcheux,
non pas tant pour les petits appointements auxquelsa elle aurait droit, que
pour le découragement et le chagrin que cela lui ferait. Ce serait
payerb bien cher une
jeunesse dissipée et l’honneur de ressembler à Monsieur son père et à
l’illustre PAIR Rambuteau de
drolatique orthographe. Je ne parle pas de moi parce que mon ignorance
n’est pas un fait qui ne soit entièrement personnel. J’aime à croire que
si on m’avait mise à même l’écuelle de l’enseignement, j’en aurais pris
suffisamment pour ma consommation particulière. C’est une idée que j’ai
comme ça. D’ailleurs, qu’est-ce que cela te fait à toi, pourvu que je
t’aime plein mon cœur, plein ma pensée et plein mon âme. Tu ne tiens pas
à mon français plus ou moins bas breton et tu as raison. Baise-moi, mon
Victor, et viens tout de suite si tu veux que je te sourie.
Juliette
1 Juliette répond à la lettre de Claire : « (Saint-Mandé, 16 mai 1845) Ma mère bien aimée, / quand aurai-je le bonheur de te voir ? Je n’en sais rien car jeudi j’ai peur que tu ne le puisses pas. Quand je pense que je ne serai pas là le 21 et que c’est la première fois que ce bonheur m’aura manqué, je me sens le cœur bien triste. Il est bien vrai que c’est folie de désirer de vieillir puisque chaque année emporte avec elle un bonheur. Je travaille beaucoup et presqu’exclusivement aux études d’examen depuis que je sais que je n’ai plus que quinze jours ou trois semaines au plus avant ce jour qui me fait trembler. Je ne sais pas ce que je deviendrai si je ne réussis pas cette fois-ci. Mon père doit venir dimanche. J’espère le voir car je l’ai fait prier de ne pas venir de bonne heure […]. / Charlotte t’embrasse de tout cœur. Elle demande quand donc que tu viendras parce qu’elle serait bien heureuse de te voir. […] » (B.P.U., Ms. fr. 1312) (Siler, t.III, p.194).
2 Claire prépare l’examen pour devenir institutrice. Elle est convoquée le 5 juin, mais ayant mal lu sa convocation, elle arrive en retard et ne peut pas se présenter. Elle est de nouveau convoquée le 12 juin où elle échoue.
a « auquels ».
b « payé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
