« 1 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 119-120], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12060, page consultée le 24 janvier 2026.
1er mai [1845], jeudi matin, 11 h. ¼
Ta petite lettre1 est venue bien à propos,
mon doux aimé, pour m’empêcher de me livrer à un découragement profond
et à une noire tristesse. Aussi je l’ai accueilliea comme on
accueilleb
une goutte d’eau fraîche quand on meurt de soif, comme une goutte de
joie quand on brûle d’amour et de désir. Je l’ai baisée même avant de
l’ouvrir. Je l’ai baisée à tous les mots, à toutes les lettres et puis
j’ai recommencé à la baiser dans tous les sens. Chère petite lettre, je
la trouve bien courte mais bien bonne. Il me semble qu’elle a une petite âme, pour conserver l’expression de
Toto, et qu’elle sent mes baisers et qu’elle y répond. Je te remercie du
fond du cœur de me l’avoir écrite.
Je t’ai attendu jusqu’à une
heure et demie cette nuit. Je n’ai éteint ma lampe qu’à cette heure-là.
Je me suis endormie tristement, ce qui est cause que j’ai fait de
vilains rêves toute la nuit. J’en fais rarement d’autres. Aussi ta chère
petite lettre est-elle arrivée à point pour dissiper tous les gros
nuages noirs amoncelés dans mon pauvre esprit. Maintenant, sans être
précisément heureuse, je sens un bien-être dans l’âme comme lorsqu’on a
pansé avec un baumec calmant une plaie vive et brûlante. Je t’attends
avec calme et je te verrai avec bonheur sans aucune récrimination amère
sur la triste et longue nuit que je viens de passer. D’ici là, je vais
encore relire et rebaiser ta chère petite lettre et faire ta tisaned.
Juliette
1 Victor Hugo a écrit à Juliette Drouet le mercredi 30 avril (1845) : « Pendant que le prince de la Moskowa s’escrime contre le ministre des finances, je songe à toi, mon pauvre ange bien-aimé, et je t’écris sous les yeux d’une foule de gens graves qui me regardent et m’observent. Je viens seulement te dire que je t’aime, que tu es ma pensée parce que tu es ma vie. Pense à moi comme je pense à toi » (Massin, t.VII, p.842 ; Blewer, Lettres à Juliette Drouet, p. 132).
a « accueuillie ».
b « on accueuille ».
c « pensé avec un beaume ».
d « ta tisanne ».
« 1 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 121-122], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12060, page consultée le 24 janvier 2026.
1er mai [1845], jeudi après-midi, 3 h. ½
Il m’est impossible d’être gaie, mon bien-aimé, puisque je suis sûre
d’avance de ne pas te voir ce soir. Tout ce que je peux faire en
relisant ta lettre, en la baisant et en l’appuyant très fort sur mon
cœur, c’est de n’être pas très malheureuse. Je ne peux pas faire
davantage, mon bien-aimé, à moins de ne pas t’aimer sans partage comme
je le fais. Quand tu me manques, tout me manque : plaisir et bonheur. La
vie ne m’est rien sans toia. Ordinairement l’amour se tranquillise avec les années. Moi, le
mien est plus actif et plus dévorant que jamais. Ça n’est pas de ma
faute. Peut-être est-ce la tienneb. Pourquoi
es-tu plus beau, plus jeune, plus charmant et plus ravissant que
jamais ? Répondez si vous pouvez et si vous l’osez.
En attendant,
je ne veux pas que tu me croies ingrate et insensible à ton adorable
petite lettre1.
Sans elle, qu’est-ce que je serais devenue aujourd’hui, mon Dieu ? Avec
elle je ne suis pas gaie mais je suis résignée à mon sort. Je t’attendrai sans
désespoir grâce à ta chère petite lettre. Merci, mon adoré, d’avoir eu
le courage et la pensée de me l’écrire sous
les regards curieux de tous ces pairs de France et de Navarre. Merci et
amour à toi que j’aime plus que plein mon cœur. Quand je me sentirai
défaillir ce soir, je la lirai et je la baiserai et mon courage
reviendra. Pourvu cependant que tu ne le mettes pas à une trop longue et
trop rude épreuve.
Juliette
1 Victor Hugo a écrit à Juliette Drouet le mercredi 30 avril 1845, lettre reproduite dans notre édition de la première lettre du 1er mai 1845 (NAF 16359, f. 119-120).
a Paul Souchon lit : « La vie n’est rien sans toi ».
b Paul Souchon lit : « Peut-être est-ce de la tienne ? ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
