« 26 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 75-76], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12032, page consultée le 24 janvier 2026.
26 juillet [1845], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour, mon aimé, bonjour, mon adoré Toto, bonjour, comment vas-tu ce
matin ? Comment m’aimes-tu ? Moi je vais très bien et je t’aime de
toutes mes forces et de tout mon cœur. Depuis ce matin je suis en chasse
dans mon jardin après un hideux chat de gouttière maigre, laid,
dégoûtant qui ravage toutes mes fleurs. Jusqu’à présent, Suzanne, Fouyou et moi, nous n’avons pas pu
le faire sortir du jardin. Il grimpe sur le prunier et se tient sur le
mur de Lagarique1 d’où il
redescend dès que nous sommes hors du jardin. Cette conduite m’exaspère
et je crois que j’ai TRÈS SOIF. Il ne faudrait rien moins que la vue de
ton HABIT NEUF pour me calmer les NERFS. Malheureusement il est encore
chez ton tailleur et puis tu n’es pas homme à m’en donner l’ÉTRENNE. Je
bisque, je rage, je suis furieuse contre ce mâtin de chat.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, Juju est bien en colère, ce qui ne l’empêche pas d’aimer son Toto
et de rire avec lui de loin. Elle rirait encore bien mieux de près, mais
il faudrait que le Toto s’approche, ce qui n’est pas facile avec le
travail et le rhumatisme qui le tiennent. Il faut donc qu’elle se
contente de ce qu’elle a, c’est dire de rien du tout et qu’elle fasse
contre l’absence bon cœur, ce qui n’est rien moins qu’amusant.
Mon
cher petit homme adoré, comment va ton bras ce matin ? Tu t’entêtes à ne
pas te faire frictionner mais moi je crois que cela te ferait du bien.
Qu’est-ce qu’il en coûte d’essayer ? Si tu souffres encore tantôt, je te
frotterai ton petit bras de force. En attendant, baisez-moi et BUVEZ
puisque vous avec SI SOIF. Faites-vous faire un HABIT puisque le vôtre
n’esta plus bon que
pour la solennité du mardi....-GRAS. Et puis aimez-moi ou je vous fiche
des coups.
Juliette
1 À élucider.
a « n’ait ».
« 26 juillet 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 77-78], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12032, page consultée le 24 janvier 2026.
26 juillet [1845], lundi après-midi, 5 h.
Tu es mon amour de plus en plus aimé, tu es mon Toto doux, taquin,
charmant, altéré, ravissant et bien mis. Je t’adore, je te désire, je t’attends,
je suis ta pauvre Juju folle de son Toto. Dans la crainte que tu ne sois
obligé de reporter tout de suite le fameux feuilleton Jockey-Club1, je me suis hâtée de le
lire pour ne pas compliquer ta position vis-à-vis les amateurs enragés
de ce genre de littérature. Cette course de poneys littéraires n’est pas sans intérêt surtout pour les
désœuvrés comme moi. Quand je dis désœuvré,
cela ne veut pas dire que je tourne mes pouces ou que je crache dans mes
tonneaux pour faire des ronds. Cela veut dire
que je suis toujours seule avec ma pensée, ce qui est une médiocre
compagnie. Aussi ai-je besoin que quelque chose ou quelqu’un lui vienne
en aide de temps en temps. C’est ce qui me fait rechercher les
distractions les plus à portée de moi et puis cela ne vous regarde pas.
Je ne vous défends pas de lire les mémoires plus ou moins agronomiques
et les ORGUES les plus variées. Laissez-moi barbotera dans vos journaux
comme je l’entends. Cela ne vous empêchera pas d’avoir SOIF et de mettre
votre habit NEUF. Sur ce, baisez-moi et venez bien vite, je vous
l’ordonne.
Pauvre amour, si tu marches depuis que tu m’as
quittéeb,
tu dois être bien fatigué. Il serait bien temps de venir te reposer
auprès de moi. Je serais si contente de t’avoir là sur ma grande chaise
jusqu’à l’heure de ton dîner que tu devrais me donner cette joie bien
vite, ne fût-cec que
pour voir mon bonheur et mon ravissement. Mon petit bien-aimé,
entends-moi, je t’appelle, je te désire et je t’attends de toutes mes
forces.
Juliette
1 Juliette évoque un épisode du Comte de Monte-Cristo, roman d’Alexandre Dumas, publié en feuilleton dans le Journal des Débats du 28 août 1844 au 15 janvier 1846. Dans le numéro du mercredi 23 juillet 1845 commence la parution du chapitre « Robert-le-Diable ». Une conversation entre Chateau-Renard et Albert de Morcerf évoque des courses de chevaux et plus particulièrement le prix du Jockey-Club. [Remerciements à Jean-Marc Hovasse].
a « barbotter ».
b « tu m’as quitté ».
c « ne fusse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
