« 17 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 49-50], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5123, page consultée le 24 janvier 2026.
17 janvier [1845], vendredi soir, 6 h.
Cher petit bien-aimé adoré, je te pardonne encore aujourd’hui mais ce
sera tout. À partir de demain, je te promets
d’être méchante et très méchante et tu sais si je suis femme à tenir
parole.
Cher adoré, je comprends, de reste, l’affluence de
visiteurs par le prodigieux effet de ton admirable discours d’hier1. Je comprends que tu ne puissesa pas, que tu ne
doivesb pas te
soustraire à cet enthousiasme. Aussi je suis patiente, je suis résignée.
Je t’attends et je t’aime dans mon coin, espérant que tu me reviendras
bientôt et que tu me dédommageras de tousc les sacrifices que je fais à la gloire.
J’ai reçu une lettre de Mme Luthereau probablement au sujet de
la fête d’hier. Tu verras cela tout à l’heure, car je te verrai tout à
l’heure, n’est-ce pas, mon bien-aimé ? En même temps, je t’apprendrai la
bonne nouvelle que voici et que je te dis d’avance selon ma louable
habitude de vouloir croire que c’est à toi que je parle : le
propriétaire nouveau m’a envoyé ce soir une décharge de réparation des
papiers lorsque je m’en irai de chez lui. Il n’a pas fait mention des
plafonds, ce qui aurait mieux valu encore, mais il faut savoir se
contenter. Le vieillard est malade et c’est à grand peine et malgré tous
ceux qui l’entouraientd qu’il m’a fait cette décharge, ne
voulant rien remettre au lendemain, a-t-il dit. Du reste, c’est encore
très heureux et ce sera dans son temps un grand allègement que de
n’avoir pas de papier à mettre nulle part. Tu vois, mon petit bien-aimé,
que le bon et le mauvais côté de ce logis se montre alternativement. La
portière, qui est bien la plus jacasse des portières, m’a assuré{« m’a
assurée »} que lorsqu’il sera nettoyée et meublé, ce sera un paradis. Elle prétend qu’autrefois, du temps de M. XXX chose
machin, député, c’était charmant. Ce qui l’est au suprême degré, c’est
que te voilà.
Déjà parti mon adoré ! mon bonheur, ma joie, mon
amour. Je ne veux pas être ingrate envers toi, et si petit qu’ait été ce
moment de bonheur, il me suffira pour éclairer et pour réjouir toute
cette longue soirée d’attente.
Tâche de venir, nonobstant Bernard. Je t’attendrai, mon Victor
chéri, et tu sais que je ne pourrai pas bien dormir si je ne t’ai pas
vu, et si je ne t’ai pas embrassé, et caressé, et adoré des lèvres, des
yeux et de l’âme. Je compte sur toi, mon petit Toto chéri bien aimé. Si
tu peux penser à m’apporter, c’est-à-dire à demander qu’on rapporte les
journaux de chez M. Foucher2, tu
me feras plaisir. En attendant, je t’admire, je t’aime et je te baise
depuis la tête jusqu’au [illis.].
Juliette
1 Le 16 janvier, Victor Hugo a prononcé un discours en réponse au discours de réception de Saint-Marc Girardin à l’Académie française. Celui-ci avait été élu aux élections du 8 février 1844 au fauteuil de Campenon.
2 S’agit-il de Paul-Henri Foucher ?
a « tu ne puisse ».
b « tu ne doive ».
c « de de tous ».
d « l’entourraient ».
e « netoyé ».
« 17 janvier 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 51-52], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5123, page consultée le 24 janvier 2026.
17 janvier [1845], vendredi soir, 8 [h.] ¼
Je suis bien heureuse de t’avoir vu, mon Toto chéri, mais je le serais
encore davantage si j’étais sûre de te voir ce soir. Je crains que
Bernard ne te retienne
bien longtemps, que tu ne sois trop fatigué et que tu ne puissesa pas venir du
tout. Cependant, tu viens toujours malgré cela. Aussi je t’attendrai,
n’importe à quelle heure.
Cher petit homme affairé, tu oublies que
tu veux faire faire cette couronne et ce chiffre pour ton roi de
Danemarkb1. Cependant, si tu veux envoyer ton
livre2 à propos, il
n’y a pas de temps à perdre. Je serai forcée encore de te tourmenter
pour ces tapisseries et pour les ouvriers que je ne saurai pas diriger
et qui viennent lundi. Je prévois pour toi tant de fatigue, tant
d’impatience, tant de dérangement et tant d’ennui que je voudrais pour
tout au monde avoir doublé ce hideux cap du déménagement pour ne plus
t’en parler. Je crois que j’enverrai mes quatre cadres sculptés, faits
ou non faitsc. On verra ce qu’on en pourra tirer.
Je veux me
dépêcher pour lire les journaux. J’ai promis à Eulalie de lui lire ton discours. Il
faut que je tienne ma promesse. Je ne demande pas mieux du reste. Je
vous prie de le croire.
Demain je me lèverai de très bonne heure.
Il faut que je commence à [déménager ?]d,
que je serre toutes mes boîtes, toutes mes poteries, toutes mes affaires
dans la crainte des tapissiers. Je suis payée pour connaître leur
probité. Voime, voime, merci,
j’aime mieux ne rien laisser traîner tous ces temps-ci. Je vais être une
Juju tourbillon de poussière, une Juju grognon, une Juju ébouriffée, une
Juju guenille, une Juju souillon, une Juju atroce enfin. Mais dessous
cela ne m’empêchera pas d’être une Juju gracieuse, une Juju aimable, une
Juju charmante, une Juju soignée et une Juju propre. Ceci est une
manière d’avis au lecteur dont vous tirerez le
profit que vous voudrez. En attendant, je vous aime et je vous attends.
Si vous ne venez pas, je serai très malheureuse et je ne dormirai pas.
Tu viendras, n’est-ce pas, mon petit Toto ? Tu viendras parce que tu es
bon, parce que tu es gentil, parce que tu m’aimes et surtout parce que
tu te sais aimé comme jamais homme n’a été aimé et ne le sera jamais. Je
baise ta jolie petite bouche encore, encore, encore, toujours, toujours,
toujours.
Juliette
1 « Entrelacement de deux ou de plusieurs lettres initiales des noms d’une personne » (Larousse). On apprend plus loin, dans la lettre du 5 mai 1845 (BnF, Mss, NAF 16359, f. 133-134), que Victor Hugo veut faire broder des mouchoirs par Eulalie. Grâce à un petit croquis effectué par Juliette (BnF, Mss, NAF 16359, f 275-276), on imagine le chiffre brodé, surmonté d’une couronne. Ces mouchoirs ont-ils réellement été offerts au roi du Danemark ou bien l’allusion de Juliette n’est-elle qu’un clin d’œil à la couronne brodée ?
2 Dans une lettre du 19 février 1845, Juliette évoque « le volume du roi Oscar » (BnF, Mss, NAF 16358, f. 99-100). Confond-elle le roi du Danemark Christian VII et le roi Oscar Ier, roi de la Norvège et de la Suède ?
a « tu ne puisse ».
b « Danemarck ».
c « fait ou non fais ».
d « [déméger ?] »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
