« 22 juillet 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 285-286], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11744, page consultée le 24 janvier 2026.
22 juillet [1844], lundi matin, 11 h. ¼
Bonjour, mon cher bien-aimé adoré, bonjour, mon doux, mon ineffablea et ravissant petit Toto ; bonjour,
bonjour, comment vas-tu ? Es-tu moins triste et moins douloureusement préoccupéb qu’hier, mon pauvre adoré ? Hélas !
Cela n’est pas probable. Tes regrets et ton chagrin ne sont pas de ceux que le temps
absorbe. Tu as la douloureuse faculté de sentir tout plus vivement que les autres
hommes. Le génie n’est pas seulement dans la tête, il est surtout dans le cœur. Mon
pauvre adoré bien aimé, je t’aime, je souffre quand tu souffres ; aie pitié de nous
deux, je t’en supplie à genoux.
Ma Clairette est partie ce matin ; elle était beaucoup plus résignée que de
coutume car elle a la perspective des trois jours de fête ou plutôtc de congé qui commenceront samedi
prochain. Cette pauvre enfant nous aime bien. Son bonheur est d’être avec nous. Elle
se plaint de ne pas te voir assez et je fais plus que de me joindre à elle pour cela.
Il faudra que tu tâches de nous donner au moins une soirée sur les trois qu’elle
passera à la maison. Je t’assure, mon adoré, que je ne suis pas très drôle quand je
suis seule avec cette pauvre enfant. Je suis tellement absorbée dans mon amour que
je
ne trouve pas deux mots à lui dire dans toute une journée, quelque effort que je fasse
pour cela.
J’ai copié les vers de Méry parce que je ne veux pas priver Mlle Dédé de son autographe. Je
comprends qu’elle y tienne, et beaucoup, la pauvre petite bien-aimée, aussi je me
fais
un cas de conscience de le lui rendre. Seulement, et c’est à vous que je m’adresse
pour cela, il faudra m’en donner autant qu’à elle. Il ne faut pas perdre les anciennes
bonnes habitudes, mon adoré, cela porte malheur, j’en ai l’intime conviction. Aussi,
il faut m’apporter toutes les lettres, comme autrefois, je te promets de partager
en
conscience avec la chère petite Dédé, et tu sais que je suis une femme à tenir ma
promesse ? Je t’adore.
Juliette
a « inéffable ».
b « préocupé ».
c « plus tôt ».
« 22 juillet 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16355, f. 287-288], transcr. Mylène Attisme, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11744, page consultée le 24 janvier 2026.
22 juillet [1844], lundi soir, 7 h.
Je viens seulement de pouvoir ouvrir mes fenêtres à présent, mon pauvre bien-aimé ;
ainsi, toute la journée j’ai été enfermée et calfeutrée sans lumière et sans air.
J’attribue mon mal de tête à ce régime de four de campagne. Je n’en peux plus, je
t’assure. Pour comble du malheur, si tu ne viens pas de bonne heure ce soir, il est
probable que je m’endormirai sans pouvoir m’en empêcher. Pense que depuis quatre
jours, je suis réveillée tous les matins de cinq à six heures. Et quel réveil ! Je
ne
sais pas si tu avais sérieusement l’intention de me faire sortir tantôt ? Mais, dans
tous les cas, je te donne quittance de ta bonne volonté les yeux fermés. Tant pis
pour
ta conscience si tu n’es pas sincère dans tes offres.
J’ai vu mon propriétaire
tout à l’heure à l’occasion de ces volets, ils sont beaucoup trop courts ? Mais comme
c’est l’obligeance même que mon propriétaire, et qu’il faut d’ailleurs qu’il les vende
à un brocanteur, il verra, chemin-faisant, s’il peut les changer contre des volets
de
mesure. Voilà, mon amour, ce qui a été convenu entre lui et moi.
J’ai eu aussi
la visite de la pénaillon. Elle venait m’offrir
une MAGNIFIQUE OCCASION que j’ai refusée avec un plus magnifique désintéressement
encore : un bracelet que Froment-Meurice1 offre de reprendre pour 110 F. et qu’on me
laisse, à moi, pour 130 F., 80 d’or au poids, etc. etc. etc.
J’ai refusé comme l’aurait pu faire la plus antique romaine. Voilla comme je suis,
moi, c’est ma VOLLONTÉ de mépriser les bijoux. J’aime mieux
un baiser de vous que tous les bracelets de l’univers. C’est [illis.] comme ça.
Taisez-vous.
Juliette
1 Froment-Meurice est le demi-frère de Paul Meurice et orfèvre célèbre.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
