19 décembre 1843

« 19 décembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 183-184], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11511, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon cher adoré, bonjour, bonjour, je t’aime. Comment vas-tu ce matin, mon Toto ? Penses-tu à moi, m’aimes-tu ? Moi je pense trop à toi et j’ai fait de très vilains rêves qui m’ont laissé du noir dans l’âme ce matin. Cela se dissipera dans la journée surtout si je te vois bientôt.
Il fait un temps hideux, c’est à peine si je vois à t’écrire. Je voudrais bien savoir si tu as reçu l’avis du jour où il faut que tu ailles à cet enterrement ? Je voudrais que cette pénible corvée fût passée. J’ai peur des fluxions de poitrine de ce temps-ci. Je regrette que tu n’aies pas un manteau pour mettre par-dessus ton habit. Je ne me figure pas non plus comment tu feras pour patauger dans la terre détrempée avec tes petits souliers minces. Enfin je ne serai tranquille que lorsque tout sera fini et que je serai sûre qu’il ne t’est rien arrivé. Pour cela, il faudra que tu prennes toutes les précautions possibles.
Jour Toto, jour mon cher petit o, je vous aime. Ceci n’a pas plus pour vous l’attrait de la nouveauté, n’est-ce pas mon beau petit Toto ? Peut-être cela n’en a-t-il aucun autre ? Cependant, mon pauvre adoré, votre sort est d’être aimé par moi jusqu’à mon dernier soupir. Le mien sera de mourir quand vous ne m’aimerez plus. Vous ne pouvez rien y changer ni moi non plus.
Je voudrais bien que tu viennes me voir tout de suite, cela me donnerait du courage pour toute la journée. Je suis toute ragnagna et toute blaireuse ce matin. Cela m’arrive assez souvent mais je sais bien à quoi cela tient. Vous ne le devinez pas ? Ah ! bien, vous êtes une grosse bête.

Juliette


« 19 décembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 185-186], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11511, page consultée le 24 janvier 2026.

Je suis bien impatiente de te voir, mon Toto, pour trois raisons : la première parce que je t’aime, la seconde parce que je t’aime et la troisième parce que je t’aime. Il me semble que l’une des trois devrait te convaincre au choix. Mais peut-être as-tu trois raisons contraires à m’apporter ? Si cela est je ne veux pas les connaître parce que je vous tuerais net comme Dominus. Je ris, mon cher petit Toto, pour ne pas pleurer quoique j’en aie diantrement envie. Mais cela ne m’avancerait pas à grand chose qu’à me rougir les yeux et à t’ennuyer. Je renfonce mes larmes et je tâche de sourire.
Il est bien tard déjà, est-ce que tu ne vas pas bientôt venir ? Il est probable que tu auras reçu aujourd’hui la lettre d’avis pour l’enterrement1. Peut-être est-ce là ce qui te retient ? Aussi, mon pauvre ange, pour ne pas risquer à être injuste, je ne t’en veux pas. Je te désire voilà tout. Dès que tu pourras venir me voir, ne fusse qu’une seconde, tu me combleras de joie.
J’ai écrit ce matin à la pauvre mère Pierceau au devant pour aller la voir de si tôt. Je n’ai pas voulu lui laisser croire que je l’oubliais. Cette pauvre femme est digne de tout intérêt et de toute pitié ! Je ne peux pas y penser sans un serrement de cœur. Quand tu auras un moment tu m’y conduira, ce sera une bonne action que nous ferons tous les deux.
Mon petit Toto chéri je vous prie de penser à moi, je vous prie de venir dès que vous le pourrez, je vous suppliea de m’aimer. Je vous baise depuis les pieds jusqu’à la tête.

Juliette


Notes

1 L’enterrement de Casimir Delavigne, mort le 11 décembre, aura lieu le lendemain. Hugo y prononcera un discours.

Notes manuscriptologiques

a « suplie ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.