« 8 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 25-26], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11531, page consultée le 24 janvier 2026.
8 novembre [1843], mercredi matin, 10 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon adoré. Comment vas-tu ce matin, mon cher
petit homme ? Il fait un temps à ne pas mettre un poète dehors, comme tu le dis, mon
cher petit espiègle. C’est ce qui fait que je ne te demande pas pourquoi tu n’es pas
venu. D’ailleurs, outre la pluie, il y a encore bien des motifs pour que tu ne viennes
puisque depuis plus d’un mois tu n’as pas déjeuné une seule fois avec moi. Vous devriez en rougir de honte ; mais vous êtes un
vilain sans cœur.
J’ai enfin le fameux peigne qui est encore plus laid et de plus
mauvais goût que je ne pensais. La turquoise est assez belle : mais, au lieu de
caractères arabes ce sont des gribouillis quelconques qui sont dessinés. Du reste,
je
ne suis pas très contente des Lanvin qui ne
se sont même pas donné la peine d’envelopper ce peigne, si ce n’est dans un simple
morceau de journal joignant à peine aux deux bouts. Il était cependant convenu que
pour toutes ces choses-là, on prendrait la précaution de ne pas mettre la bonne dans
la confidence. J’ai peut-être tort d’attribuer cette négligence à une sorte
d’insouciance et d’ennui pour moi et mes affaires personnellement mais cela me fait
cet effet-là.
Jour Toto. Jour mon cher petit o. Nous sommes joliment gentils quand nous faisons des marchés tous les deux.
C’est à qui de nous deux sera le plus rapace. C’est à qui cherchera à se flouer une
vieille soupièrea, un haillon
d’étoffe, une planche pourrie et autres choses aussi précieuses. Cependant, je crois
qu’en rapacité vous me rendez des points. Je vous [illis.] peut-être mais cela me fait
cet effet-là. [illis.] laissez faire et que je trouve ma [belle ?] et
vous verrez avec quelle [volupté ?] je la saisirai. Malheur aux
soupièresb, aux vitraux les plus
gothiques, aux tapisseries les plus sculptées de notre colombier, j’emporterai tout
dans mes griffes et vous serez bien habile si vous en rattrapezc un tesson ni une guenille. En
attendant, je regarde tous vos trésors d’un air bête et du [illis.] !!! Mais ne vous y
fiez pas.
Pour me faire prendre patience, je vais me rouler dans la racine de
coca et nagerai en pleine [soie ?] végétale pour que ma conscience soit
[illis.], je voue mon estomac aux choux et aux pommes de terre pour un temps quelconque.
J’y suis d’autant plus résolue que je les aime passionnément et que c’est par
exception qu’ils m’ont fait mal hier. Je vous prie de ne pas me plaindre, de ne pas
vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, de me laisser faire : SAQU’UN son goût,
comme dirait le célèbre Dupressoir1. Le mieux
est de vous aimer par dessus tout. On n’en pourrait avoir de meilleur n’est-ce pas ?
Mais je veux cela moi. Ça ne vous regarde pas. Baisez-moi scélérat et pensez à
moi.
Juliette
1 À identifier.
a « soupierre ».
b « soupierre ».
c « rattrappez ».
« 8 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 27-28], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11531, page consultée le 24 janvier 2026.
8 novembre [1843], mercredi soir, 6 h.
Quand donc viendrez-vous, mon cher adoré ? Je suis bien au bout de ma patience et
de
mon courage, je vous assure. Vous n’êtes pas gentil de me faire attendre toujours
après un pauvre petit moment de bonheur. Vous mériteriez que je m’habitue à ne plus
vous voir du tout et à ne plus vous désirer. Vous vous fiez trop à la solidité de
mon
amour. Mais, si je ne peux pas cesser de vous aimer, je peux mourir de tristesse et
de
découragement et alors qui est-ce qui vous aimera comme votre pauvre Juju ? Vous voyez
donc bien que vous avez tort de ne pas profiter d’un cœur comme le mien et d’une belle
jeunesse comme la vôtre.
Pauvre adoré, peut-être as-tu séance à l’Académie
aujourd’hui ? Dans ce cas-là je te demande pardon de te tourmenter. Et même, dans
n’importe quel cas, je te demande encore pardon parce que je veux que tu m’aimes sans
fatigue, sans ennui et sans obsession, à ton aise et de bonne volonté. Ainsi, mon
adoré, à tous les tendres reproches que je te fais tu peux passer outre sans tenir
compte autrement que comme des mots d’amour mal exprimés. Toutes ces pattes de mouche
noires sur le papier blanc sont autant de baisers que j’aurais voulu te donner sur
ta
charmante petite bouche rose. Donne-moi ta chère petite patte blanche que je la baise.
Souris-moi. PORTE-MOI [illis.]. Je me dis que vous êtes mon cher petit amoureux en dépit
de tout. Si cela vous fâche et vous humilie, j’en suis fâchée pour vous mais cela
ne
m’ôtera pas une seule de mes illusions à votre endroit, c’est moi qui vous le dis.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
