« 3 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 9-10], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11525, page consultée le 24 janvier 2026.
3 novembre [1843], vendredi matin, 10 h.
Bonjour mon Toto chéri. Bonjour mon bien-aimé. Est-ce que ton sparadrap ne t’a pas
fait l’effet que tu en attendais ? Tu m’avais promis, si tu allais mieux, que tu
viendrais ce matin. Et, quoique tu me fasses souvent ces promesses sans les tenir,
je
crains ce matin que ton manque de parole ne soit significatif et que tu n’ailles pas
mieux.
J’ai fait des rêves affreux toute la nuit, ce qui ne me dispose pas à des
idées gaies ce matin. Je voudrais bien que tu puisses venir me tranquilliser. Si tu
savais comment je t’aime mon adoré, tu saurais combien je peux être inquiétéea par la plus petite indisposition. Tu
ne sauras jamais mon pauvre amour combien je t’aime. Voir ton œil adoré se fermer
par
un petit mouvement douloureux me remue jusque dans les entrailles. Mon Victor
bien-aimé, ne souffre pas. Pauvre ange, je te demande cela comme si cela dépendait
de
toi. C’est que dans mon habitude de tout rapporter à toi, mes pensées et mes prières,
je ne m’aperçois pas que j’oublie le bon Dieu. Peu de chose en vérité, mais il est
si
bon qu’il me pardonnera. C’est une manière qui en vaut bien une autre que celle de
l’aimer et de l’adorer dans son œuvre la plus parfaite et la plus ravissante. Je te
dis tout cela comme en revenant de Pontoise1. Tout ce que je
sens est si beau et si grand que pour passer par la petite porte de mon esprit, il
faut que je le casse et que je l’amoindrisse pour le faire sortir.
Je voudrais
bien que tu fusses guéri. Je voudrais aussi que tu prisses des précautions pour
empêcher le mal de revenir. Je t’en ai indiqué quelques-unes que tu n’as pas encore
faites, ça n’est pas gentil. Vous voulez que je prenne les rênesb de votre gouvernement et vous ne voulez
pas m’obéirc, c’est absurde.
Taisez-vous et faites ce que je vous dis, ça vaudra bien mieux que de dire des
académicienneries. Et pour commencer, dépêchez-vous de venir m’apporter vos beaux
yeux
à baiser et votre cher petit bec pour toutes sortes de choses. Obéissez ou craignez
ma
fureur.
Juliette
1 Avoir l’air de revenir de Pontoise : avoir l’air hébété, confus, troublé.
a « inquiété ».
b « rennes ».
c « obéïr ».
« 3 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 11-12], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11525, page consultée le 24 janvier 2026.
3 novembre [1843], vendredi soir, 4 h. ¼
Je suis bien impatiente de te voir, mon adoré, pour savoir comment tu vas et pour
te
baiser sur ta chère petite bouche. Je t’attends depuis ce matin. Je me suis dépêchée
tant que j’ai pu pour être prête à l’heure que tu viendrais et je t’attends encore.
La
journée a été bien belle aujourd’hui. Je voudrais bien savoir si tu vas mieux. Je
serais bien contente si ta douleur était partie. J’ai fait de si vilains rêves toute
la nuit que je ne serai tranquille que lorsque je te verrai. Où es-tu, mon Toto
chéri ? Est-ce que tu es encore parmi tes ouvriers ? Il me semblait que ça devait
être
fini chez toi ? Il est vrai que, je sais par moi-même, qu’une fois qu’on a mis le
nez
dans un dérangement ou un arrangement quelconque, ça n’en finit plus. Je te plains
de
tout mon cœur si ça ne t’amuse pas plus que moi. Excepté les petits travaux que je
peux faire seule avec toi je déteste avoir chez moi l’engeancea ouvrière, même les honnêtes ARTISANS.
Ce pauvre Lanvin, ce n’est pas sa faute,
mais il m’ennuyait autant que n’importe qui de son espèce.
Je t’aime toi, voilà
ce qui ne m’ennuie pas à dire ni à faire depuis le matin jusqu’au soir et depuis un
bout de l’année jusqu’à l’autre. Aussi s’en aperçoit-on à la monotonie de mes
gribouillis et à l’uniformité de mes paroles ; c’est toujours la même chose en trois
mots : mon Toto je t’aime, ou : mon
Toto je t’adore. Ça n’est pas plus varié que ça ni au-dedans ni au-dehors. Si
ça ne vous amuse pas j’en suis fâchée mais je ne changerai pas ma manière pour vous
faire plaisir. Prenez-en donc votre parti une bonne fois pour toutes.
Juliette
a « engence ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
