« 14 septembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 111-112], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10742, page consultée le 24 janvier 2026.
14 septembre, jeudi soir, [sept ?] h. ½
Il est bien tard, mon cher amour, et tu n’es pas venu encore. J’ai le cœur bien gros
et bien triste. Quand te verrai-je mon Dieu et comment te verrai-je ? Pourvu que tu
ne
sois pas malade.
Voilà un temps suffocant. J’ai peur pour ta pauvre tête. Il faut
prendre bien garde à toi. Tu sais combien le sang se porte avec violence à ta pauvre
tête, mon pauvre adoré. Il faut prendre quelque précaution. Ne pas rester longtemps
enfermé. Il faudrait surtout si c’était possible, mon Dieu, ne pas t’absorber, ne
pas
t’abîmer comme tu le fais, pauvre père, dans ta douleur et dans ton désespoir1. Si tu m’aimes, mon cher adoré, ma vie, mon
âme, mon Dieu, mon tout. Il faut prendre sur toi de sortir, de marcher, de venir me
voir. Je t’aimerai tant, tant que tu y trouveras peut-être quelque consolation et
quelque douceur. Pourquoi ne viens-tu pas ? Qu’est-ce qui t’arrête si tu m’aimes et
si
tu ne veux pas me désespérer ? Mon Victor bien-aimé, mon adoré, mon Toto, ne me laisse
pas te désirer et me tourmenter plus longtemps. Je souffre mon Toto. Si tu sentais
mes
mains dans ce moment, elles te brûleraient. J’ai la tête toute troublée. Je sais à
peine ce que je t’écris. Je sais que je t’aime et que tu es ma vie. Je sais que je
souffre et que je meursa loin de toi,
voilà tout. Viens donc bien vite mon Toto ravissant me tranquilliserb et me donner des forces et du
courage.
J’ai ma fille auprès de moi depuis un moment seulement. J’ai aussi été
très tourmentée de ce retard, je la craignais malade. Enfin la voilà cette pauvre
enfant. La mère Lanvin avait tardé voilà
tout. Je l’embrasse en pensant à toi mon pauvre bien-aimé et à tous tes chers enfants
que j’aime comme s’ils étaient de mon sang et de mes entrailles. Je veux que tu les
embrasses pour moi et que tu les serres bien fort sur ton cœur en pensant à moi.
Mon Dieu que je voudrais te voir. Je donnerais des années de ma vie sans compter pour
te voir tout de suite. Je ne sais pas si c’est pressentiment, mais je n’ai jamais
été
plus avide de toi qu’à présent. Il me semble toujours que je dois te quitter pour
bien
longtemps et que je me dépêche de prendre des provisions d’amour que j’amasse pour
le
temps que nous serons séparés. Pardon, mon Victor, pardon, je ne sais ce que je te
dis. Je suis triste et désolée et j’ai le cœur plein de noir et de deuil. Mais je
veux
vivre pour te servir, pour baiser tes pieds et pour t’adorer. Mon Dieu que je t’aime
mon Victor.
Juliette
1 Victor Hugo est en deuil de sa fille Léopoldine, morte le 4 septembre, noyée dans la Seine, tandis que Hugo était en voyage avec Juliette.
a « meure ».
b « tranquiliser ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
