« 13 mai 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16342, f. 139-140], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9000, page consultée le 25 janvier 2026.
13 mai 1840, mercredi après-midi, 2 h. ½
Te voilà parti, mon adoré, Dieu sait quand je te reverrai surtout si tu vas à
cette campagne1. Je sais bien qu’il faut
que tu y ailles, mais je sais encore mieux le besoin que j’ai de te voir et de
te savoir auprès de moi. Tout ce qui t’éloigne de moi, du corps et de la
pensée, m’est odieux et insupportable. Avec cette disposition d’esprit je ne
serai guèrea aimable
aujourd’hui et il en sera de même chaque fois que je croirai que tu t’éloignes
de moi pour longtemps.
Je regretterai éternellement que nous n’ayons pas
pu prendre part à cette translation2 non pour la gloire qui s’y rattache mais pour les six
ou huit mois de bonheur, d’intensité et d’amour que nous aurions passés
ensemble. Ce M. Thiers est bien
absurde de n’avoir pas songé à cela auparavant de t’en parler. Je me serais
faite aussi petite et aussi portative qu’on aurait
voulu. J’aurais coupé mes cheveux, mis un pantalon et une petite blouse
HERMAPHRODITE qui aurait suffib au décorum et à la discipline maritime. Enfin j’aurais
tout fait pour être comprise dans l’expédition. Il est bien absurde que de leur
côté MM. Les ministres n’aient songé à rien qu’à te proposer une chose
impossible. Tant pis pour eux et tant pis pour nous qui manquons une occasion
unique de bonheur et d’amour car je ne prévois pas un voyage bien prochain ni
très long avec tout ce que tu as à faire. Enfin la vie ne me paraît pas sous un
jour bien favorable aujourd’hui, cela tient à ce que je te crois parti pour
longtemps et à la crainte peut-être trop fondée que j’ai que nous n’ayons pas
notre petit voyage de deux mois cette année. Si tu revenais m’annoncer tout à
l’heure que nous passons toute la journée ensemble et que nous partons dans
huit jours pour un voyage de trois mois, je serais la plus joyeuse, la plus
heureuse et la plus radieuse des femmes et je trouverais que tout est bon et
admirable dans ce monde, même les créanciers et leurs petits. Baise-moi mon
Toto et pense que je t’aime de toute mon âme et que toute ma vie et ma joie
sont dans toi.
Juliette
1 La famille Hugo s’installe au château de la Terrasse à Saint-Prix pour la saison d’été.
2 La veille, le 12 mai, Adolphe Thiers a obtenu un crédit pour le rapatriement des cendres de Napoléon Ier depuis l’île de Sainte-Hélène. Le prince de Joinville conduira l’expédition.
a « guerre ».
b « suffit ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
