« 7 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 245-246], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11375, page consultée le 24 janvier 2026.
7 mars [1837], mardi, midi ¾
Bonjour, cher bien aimé Toto. Je t’aurais déjà écrit, mais au moment de le faire je
n’avais pas de papier et tu connais la célérité de ma servante. Je t’aime, mon beau
et
bon petit homme. J’ai été bien heureuse de voir cette nuit que tu allais mieux. J’ai
eu un instant bien peur avant que tu ne vinsses. Quel bonheur de te savoir bien
portant et heureux, car tu l’es n’est-ce pas ? Je t’aime tant, je te suis si fidèle
et
si dévouée que tu dois sentir la joie d’avoir une âme toute entière à toi et pour
toujours.
Tu m’as promis, mon cher bien-aimé, de me faire finir tona cher petit portrait. Je voudrais que
ce fût le plus tôt possible. Tâche donc d’en parler à N. 1, aussitôt que
tu le verras. Je t’en remercierai bien gentiment.
Ma foi, j’ai envoyé la lettre
de François à la poste ; à force de trois sous, nous en tirerons peut être une réponse quelconque.
Jour [mon ?]Loto. Avez-vous bien passé la nuit ? La mienne
a été bonne, surtout en comparaison de l’autre. Je ne me suis réveillée qu’à midi,
je
m’étais endormie à 3 h. ½ du matin, je serais déjà levée, n’était la lenteur
incroyable de Suzette.
Dis donc mon
petit homme chéri, il me semble qu’il fait bien beau aujourd’hui et qu’il fera encore
très beau ce soir, passoir2, toujours l’écho.
Oh bien vous êtes un vieux bête et un [illis.] vieux avare. Voilà. Mais ça m’est
égal, plus vous me ferez de sottises et plus je vous aimerai et plus je vous adorerai
hein… Attrape cela et mets le dans ton journal, ainsi que tous les baisers que je
prends la liberté de déposer sur toutes les coutures de tes habits.
Juliette
2 Passoir est un restaurant chic qu’elle fait souvent rimer (d’où « l’écho ») avec « pas ce soir », pour indiquer que Victor Hugo repousse l’accomplissement d’une promesse de l’y emmener.
a « ton ton ».
« 7 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 247-248], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11375, page consultée le 24 janvier 2026.
7 mars [1837], mardi après midi 4h ½
Si je ne t’avais pas vu si gai et si gaillard cette nuit, mon cher bien-aimé, je
serais à l’heure qu’il est bien inquiète et bien tourmentée, tandis que je ne suis
qu’impatiente et désireuse de te voir le plus tôt possible.
Jour, mon petit homme adoré. Jour. Je t’aime de
toutes mes forces et de toute mon âme. Je te copierai ton Cardinal1, du moins
tout ce que tu auras marqué : car pour moi je trouve tout si beau que j’ai peine à
distinguer ce qui le surpasse.
Mon bon petit bien-aimé, il me semble que tu
pourrais bien venir un peu plus vite, car enfin tu ne travailles pas tous les jours
et
depuis le matin jusqu’au soir. J’ai tant besoin de ta présence pour vivre qu’il y
a
presque de la cruauté à toi à me la donner si peu et si peu souvent.
J’ai
toujours mon malaise et surtout mon mal de tête. Cela tient, je crois, au genre de
vie
que nous menons depuis si longtemps, qui est tout aussi contraire à la santé qu’au
bonheur. Enfin mon intention n’est pas de te gronder, et encore bien moins de
t’ennuyer, ainsi je brise là mes doléances.
Toujours est-il que je t’aime, et
toujours davantage. Ceci peut très bien se faire à ton insu et sans te causer le
moindre dérangement, aussi j’en use et j’en abuse vis-à-vis moi-même.
Je t’aime
comme une folle que je suis et je baise ta bouche et tes yeux comme si je n’avais
pas
[illis.] de les croire insensible à mes caresses et à mon amour.
Juliette
1 On peine à identifier l’œuvre ainsi désignée.
« 7 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 249-250], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11375, page consultée le 24 janvier 2026.
7 mars [1837], mardi soir, 7 h. ¾
Merci, mon bon petit bien-aimé, de ta chère petite lettre. Je ne peux pas m’empêcher
d’y répondre tout de suite, bien que je sente mon impuissance à exprimer ce que je
sens pour toi d’ineffable amour et d’admiration. Cependant il est bien certain que
je
sens ces deux sentiments mieux que qui que ce soit au monde. D’où vient donc que je
réussis si mal à le dire, la raison que je me donne est trop facile pour que ce soit
la vraie, je crois au contraire que ce n’est pas tant la bêtise et l’ignorance que
l’excès même de mon amour qui me lie la langue et l’esprit. Toujours est-il que je
t’aime d’une façon toute distinguéea et digne de toi, tandis que je l’exprime comme le ferait la
dernière des grisettes ou femme du commun. Bah ! ça ne fait rien, tu es au dessus
de
toutes les richesses de style, toi. Ce qu’ilb te faut, c’est un cœur bien à toi, une pensée rien qu’à toi, une
vie rien que pour toi et tu as tout ça en m’ayant, quant aux Sévigné, c’est plus
commun, mais pas si bon et tu fais bien de t’en tenir à ta pauvre bretonne1 et à ses
gros sabots.
Quelle bonne lettre, quelle bonne petite lettre. QUEL BONHEUR !
merci mon Toto, merci mon adoré, merci mon roi, merci mon cher petit amant.
Quand
viens-tu coucher avec moi ? La question est un peu féroce n’est-ce pas ? Mais moi
je
n’y vais pas par quatre chemins, si j’ose m’exprimer ainsi et ce n’est qu’au lit que
je me sens de force à lutter avec toi pour l’abondance et la richesse d’expression
qui
me manque absolument chaussée et [corsée ?]2 parce que je t’aime, parce que
je t’aime et parce que je t’aime.
Juliette
1 Juliette, née à Fougères, est d’origine bretonne.
2 Faut-il lire « corsée » pour « corsetée » ?
a « distingué ».
b « qui ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
