« 9 décembre 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/71], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12501, page consultée le 03 mai 2026.
9 décembre [1847], jeudi matin, 9 h.
Bonjour mon doux adoré, bonjour mon cher bien-aimé, bonjour pour hier et pour
aujourd’hui. Je vais me rabibocher ce matin de mes empêchements d’hier. Vous ne
perdrez pas un seul pataquès, soyez tranquille, je ne suis pas femme à vous en faire
grâce d’un seul, j’y trouve bien trop mon compte pour cela.
Je ne sais pas tout
ce qui m’est survenu hier de Sauvageot, de
Lanvin, de blanchisseuse et du diable mais
je n’ai pas trouvé un seul instant pour t’écrire. Aujourd’hui je m’y prends d’avance
afin de n’être dérangée par personne, j’espère arriver son encombre jusqu’à mon
quatrième gribouillis. Je ne désespère pas de te voir tantôt, quoique tu m’aies dit
de
ne pas t’attendre. Dans tous les cas j’irai te chercher chez CÉLESTE1, ce
sera probablement pour la dernière fois car à partir du premier janvier elle ne sera
plus dans sa boutique. Il faudra trouver un autre endroit où je puisse attendre sans
trop d’inconvénients. Cela ne sera pas facile, surtout avec les hideux maux de tête
que j’ai. J’ai beau faire, rien ne peut les calmer. Ce matin j’en suis presque folle.
Cela m’inquiète par moments parce que je crains de devenir tout à fait idiote. Il
est
vrai que le plus ou le moins n’est pas appréciable au point où j’en suis déjà, par
conséquent mes craintes n’ont aucun fondement et je n’ai rien de mieux à faire qu’à
me
résigner et à t’aimer de toute mon âme.
Juliette
« 9 décembre 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/72], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12501, page consultée le 03 mai 2026.
9 décembre [1847], [jeudi] midi
Vous voyez que je ne suis pas en retard aujourd’hui : je m’épêche je m’épêche. Je ne veux laisser aucune tendressea derrière moi, ou plutôt
j’en veux laisser beaucoup afin que, s’il m’arrivait malheur, tu les retrouvesb comme le dernier souvenir de la
pauvre Juju qui t’a donné tout son cœur.
Cher petit homme adoré, est-ce que vous
ne viendrez pas me voir en passant ? Je serais pourtant bien heureuse de te dire un
petit bonjour avant ce soir. Il me semble que cela me ferait grand bien à la tête
mais
à coup sûr cela me ferait une grande joie au cœur. J’ai des bourdonnements hideux
dans
les oreilles, je vais aller voir le médecin tantôt. Il est vrai qu’à part mes maux
de
reins qu’il a guéris tout de suite, je n’ai éprouvé aucun soulagement du côté du cœur
et de la tête. Au contraire, depuis cinq mois cela va toujours en augmentant. Je
compte le lui faire remarquer aujourd’hui, si tant est que cela y fasse quelque chose.
Mon Dieu, quelle ennuyeusec femme
je fais avec mes bobos. Je ne fais que te parler de moi tandis que j’ai le cœur plein
de toi. Mon cœur dit : je t’aime, ma plume écrit : je souffre. Cette contradiction
entre ce que je dis et ce que je veux dire m’agace au dernier point et je suis tentée
de jeter tous mes gribouillis au feu. Ce serait peut-être le meilleur remède.
Juliette
a « aucunes tendresses ».
b « retrouve ».
c « ennuieuse ».
« 9 décembre 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/73], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12501, page consultée le 03 mai 2026.
9 décembre [1847], jeudi, midi ½
Les gribouillis de Juju se suivent et se ressemblent absolument comme les
vilainsa jours à Paris, il y a
harmonie entre ma littérature brumeuse et la température pluvieuse de ce charmant
pays. Au fond de tout cela il y a l’amour et le soleil, seulement on ne les voit pas,
cachés qu’ils sont par les gros nuages de la stupidité et les brouillards de décembre.
Mais pour un fameux astronome comme toi cela importe peu et
tu n’as pas besoin de cette [Dessinb]-là pour savoir dans quel coin du ciel et de mon cœur tu dois chercher pour y
trouver le point lumineux et rayonnant. Sans être un homme À RAGOTS tu vois à l’œil
nu
tout ce qui se passe dans mon cœur de plus intéressantc ; ma grande ourse et ma petite ourse vous sont aussi familières que celles de
là-haut.
[Dessind]
Vous me connaissez mieux que les gens qui en font leur métier ne
connaissent les étoiles du bon Dieu, aussi je n’ai aucune honte à vous laisser voir
à
travers toutes les couches de niaiserie, de bêtise et d’ineptie le soleil splendide
qui habite dans mon cœur.
Je ne perds pas l’espoir de te voir tout à l’heure, mon
doux bien-aimé, et cependant il serait plus prudent et plus généreux à moi de désirer
que tu ailles directement en voiture où tu as affaire que de fatiguer ta jambe à venir
jusque chez moi. Je sens cela et je te saurai bon gré de le faire parce qu’avant mon
bonheur j’ai besoin de ta santé. Je t’adore.
Juliette
a « vilain ».
b Dessin d’une lunette astronomique sur pied :

c « intéressants ».
d Dessin des
deux constellations :

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
