« 7 décembre 1861 » [source : BnF, Mss, NAF 16382, f. 172], transcr. Sophie Gondolle, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6751, page consultée le 05 mai 2026.
Guernesey, 7 décembre 1861, samedi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon très cher bien-aimé, bonjour si le bonjour peut se dire dans une quasi nuit noire comme ce matin. J’espère que tu as bien dormi, mon cher petit homme, mieux que la nuit dernière. Cela est d’autant plus nécessaire qu’il serait impossible à toi de dormir le matin, quand même tu en aurais le temps et la volonté, à cause du va-et-vient de tes ouvriers. Quant à moi, qui n’ai pas les mêmes empêchements, je ne peux pas dormir le matin, quel qu’ait été mon sommeil de la nuit. Je ne dis pas cela pour ce matin car j’ai admirablement bien dormi et si je reste au lit, c’est parce qu’il n’y a pas encore de feu nulle part dans ma maison et que je crains l’humidité surtout quand je reste assise comme à présent. Mon Dieu ! Que c’est bête et inutile à dire tout ce que je viens de te gribouiller. J’en suis vraiment honteuse. J’ai tant, tant et tant de bonnes, de belles, de tendres choses à te dire que toutes les paroles du monde ne suffiraient pas à les exprimer, c’est peut être pour cela que je n’ose pas me mettre en train et que je tourne autour de mon cœur, sans en extraire tout ce qu’il contient. Mais il y a un mot qui sort de lui-même et sans permission : je t’aime. Il me serait même tout à fait impossible de le retenir quand bien même je le voudrais, mais je ne le veux pas, je ne le voudrais jamais. Ce sera le dernier mot que ma bouche dira dans ce monde et le premier que mon âme murmurera dans l’autre. Maintenant, mon bien-aimé adoré, il faut me laisser crever un peu de tristesse à l’approche du renversement de notre petite marmite SAUCIALE1 culbutée par l’arrivée si prochaine de ta chère fille2. Cette joie ne m’était que prêtée, je le sais bien, mais je ne croyais pas avoir à la rendre si tôt, mais puisque cela doit vous rendre tous heureux je dois et je tâcherai d’être digne de votre bouche.
1 Renverser la marmite : ne plus inviter à dîner. Depuis son retour de voyage, Hugo avait pris pension avec ses fils tous les soirs chez Juliette. Le retour de Mme Hugo met fin à cette habitude.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo termine Les Misérables en Belgique. Juliette copie avec délices.
- 16 janvierHugo se laisse pousser la barbe.
- 25 mars-3 septembreVoyage à Londres, puis en Belgique et en Hollande et dans les environs ; séjour à Mont-Saint-Jean, à l’hôtel des Colonnes. Hugo quitte parfois Juliette pour rendre visite à sa famille à Bruxelles.
- 20 décembreHugo consent au mariage de sa fille avec le lieutenant Pinson.
