10 décembre 1846

« 10 décembre 1846 » [source : YULibrary, BL, Victor Hugo Collection GEN Mss 412 (box 2, folder 86)], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1563, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour, mon pauvre cher bien-aimé, bonjour, mon amour adoré, bonjour. Comment vas-tu, mon pauvre petit homme ? Tu dois être épuisé de fatigue et de faim. D’y penser, j’ai mal à l’estomac pour toi. J’ai écrit cette nuit jusqu’à minuit ½. Je n’ai éteint ma lampe qu’après 1 h. du matin mais j’ai mal dormi. Tous les bruits que j’entendais, je croyais que c’était toi. C’est toujours ainsi chaque fois que tu ne viens pas me donner un petit bonsoir dans mon lit. J’ai bonne grâce à me plaindre en vérité quand je pense que tu as passé la nuit à travailler probablement sans feu et sans avoir dînéa. Quand je pense à cela, j’ai honte de mon appétit et de ma paresse ; je voudrais me cacher dans un trou. Cependant j’ai bien travaillé hier au soir et je me suis bien appliquée. J’ai fait des prodiges de calligraphie. Si vous n’êtes pas content, c’est que vous ne serez pas juste car c’est de la vraie miniature.
Avec tout cela, nous ne sommes convenus de rien pour l’Académie. Je ne sais pas si vous irez chez votre maître d’école après la séance, et, si vous y allez avec un de vos fils1, vous ne pourrez pas venir me prendre chez Mlle Féau, ce qui m’arrange médiocrement. J’espère vous voir d’ici à tantôt et savoir de vous sur quoi je dois compter. Cher adoré, je serais bien vexée s’il me fallait renoncer à notre petit rendez-vous d’aujourd’hui. J’espère encore que non. Mais je n’en suis pas assez sûre pour être tout à fait contente. Jour, Toto, jour, mon cher petit o, Juju vous aime comme un chien caniche, mais elle ne vous rapporte pas tout, témoin hier que le père Jourdain est venu lui dire ce que coûteraientb ses deux fauteuils, dont une chaise ; la scélérate de Juju n’a pas voulu vous le dire hier, attendant le moment favorable pour tirer à elle ce gros poisson. Je vous préviens cependant qu’elle est à bout de ficelle et qu’il faudra bien enfin, bon gré mal gré, qu’elle tire à elle ce magnifique poisson qu’elle a mis tant de temps à pêcher. Elle y a mis tous ses soins [Dessinc] ainsi que vous le pouvez voir par l’illustration ci-jointe. J’espère que le susdit poisson n’aura pas la lâcheté et l’indélicatesse de se soustraire à son heureux sort en emportant dans son nez l’hameçond[Dessine] après avoir dévoré l’appât. Je compte sur sa probité et sur son honneur de grand poisson, et je m’apprête à me goberger d’ici à quinze jours sur deux magnifiques fauteuils, dont une chaise, en veloursf vert. En attendant, je continue de pêcher à la…….. ligne avec une confiance digne de la pêche miraculeuse des temps bibliques. Baisez-moi, mon Toto, et ne me donnez pas à la place de mon goujon votre vieille botte trouée que vous avez répudiée hier. D’abord je ne la prendrai pas, je vous en avertis. Baisez-moi tout de suite et venez encore plus tout de suite.

Juliette.


Notes

1 Victor Hugo a l’intention de rendre visite à son ancienne pension Decotte et Cordier, devenue l’institution Gillet-Damitte. S’y est-il rendu ce jour-là, comme le signale Géraud Venzac, ou a-t-il repoussé sa visite à plus tard, comme semble l’indiquer la lettre du 19 décembre ? (Remerciements à Jean-Marc Hovasse).

Notes manuscriptologiques

a « diner ».

b « couterait ».

c Dessin :

YULibrary, BL, Victor Hugo Collection GEN Mss 412 (box 2, folder 86)

d « le hameçon ».

e Dessin

YULibrary, BL, Victor Hugo Collection GEN Mss 412 (box 2, folder 86)

f « velour ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.

  • 28 marsCrise nerveuse de Claire.
  • 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
  • 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
  • 21 juinMort de Claire Pradier.
  • 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
  • Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
  • 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
  • 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
  • 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.