« 12 août 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 139-140], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4318, page consultée le 24 janvier 2026.
12 août [1841], jeudi, midi ½
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon amour chéri, bonjour mon beau Toto, bonjour
mon grand poète, bonjour vous, bonjour toi. N’allez pas croire que je me lève à
présent, seulement comme c’est jour du frotteur et que j’ai à copier l’histoire de
Pécopin, j’ai voulu faire toutes mes petites affaires à l’avance pour pouvoir copier
dès que cet homme aura fini1.
Quelle belle représentation, mon amour ! Comme le public
est attentif et docile ! Quel triomphe pour toi et quelle joie pour moi. J’ai toutes
les peines du monde à ne pas baiser tes pieds devant tout le monde dans ces
moments-là. Je t’aime, mon Victor adoré. Je t’aime, je t’admire et je t’adore2.
Voici encore un assez bon temps pour ce soir, à moins qu’il
ne pleuve à l’ouverture des bureaux, ce qui serait fâcheux car la pièce est bien
lancée en succès d’admiration et d’argent. Il faut espérer qu’il pleuvra à verse toute
la journée jusqu’à quatre heures du soir seulement car nous avons bien besoin
d’argent. La couturière n’est pas encore venue chercher le sien et j’ai bien peur
d’être obligée de prendre dessus pour payer la dépense d’hier et d’aujourd’hui. J’ai
donné l’argent à la mère de Mme Guérard et à Lafabrègue mais Mignon n’est
pas encore venu et je n’ai plus d’argent que celui de la couturière3. Je suis bien forcée de te dire tout
cela, mon amour, car je sais que tu le veux et que tu ne me permets pas de vendre
mes
zaillons pour faire bouillir la marmitea, ce que je trouve injuste, absurde et cruel car enfin c’est
mon droit. Taisez-vous, vilain monstre, vous êtes un
ÉGOÏSTE. Vous voulez faire tout à vous tout seul et ce n’est pas juste, vous êtes
bien heureux que je vous adore.
Juliette
1 Hugo est en pleine rédaction de la lettre XXI du Rhin, « Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour ».
2 Ruy Blas,a été reprise à la Porte-Saint-Martin la veille, le 11 août 1841, avec Frédérick-Lemaître et Raucourt pour de nombreuses représentations et Juliette a assisté à cette première.
3 C’est tous les dix du mois environ que les créanciers de Juliette comme le tapissier Jourdain, Lafabrègue, l’homme de Gérard, Mignon etc. viennent récupérer les sommes qu’on leur doit.
a « marmitte ».
« 12 août 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 141-142], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4318, page consultée le 24 janvier 2026.
12 août [1841], jeudi après-midi, 3 h.
Je viens d’envoyer chez MmeGuérard, mon cher bien-aimé, avec une lettre
explicative et 10 F. J’espère que la dame se contentera de
cela ou elle sera bien difficile. Ton relieur m’a bien l’air de nous faire faux bon ?
J’en suis vexée doublement car je suis sûre que Mme Krafft croit que nous nous
moquons d’elle. Il faudra nonobstant notre cadeau lui payer sa robe avant notre
départ1. J’y tiens plus que je ne puis dire. Je tiendrais bien aussi à ne pas la
laisser perdre tout à fait au profit des vers de la douane mais comme mes prétentions
ne seraient pas aussi bien accueillies de côté-là que de l’autre, j’y renonce2. Je t’aime mon
Toto, mon amour, ma joie, ma vie, mon bonheur. Je t’aime de toutes mes forces et de
toute mon âme.
J’espère que tu ne retourneras pas à Saint-Prix aujourd’hui3 ?
Ce n’est pas que tu n’en sois très capable, tu ne fais rien qui ait le sens commun.
Ou
tu es des mois entiers sans prendre de repos ou des mois entiers dormant 14 heures
sur
24 h. Il est vrai de dire que je n’aurais pas le bonheur de te voir si tu ne dormais
pas mais si tu avais pour deux liards de raison, le temps que nous passons à dormir
si
mal nous le passerons à nous promener et à nous aimer sous les arbres et à la face
du
soleil. Enfin tel que vous êtes je vous adore et je ne vous changerais pas contre
le
bon Dieu lui-même s’il lui prenait envie de se faire homme une seconde fois. Je vous
aime Toto, je vous adore Toto. Baisez-moi, vieux scélérat, et n’allez pas à
Saint-Prix.
Juliette
1 Juliette espère bientôt partir en voyage avec Hugo, parce que ce dernier le lui a promis peu de temps auparavant. En effet, depuis 1834, ils ont pris l’habitude d’effectuer un voyage de quelques semaines ou mois pendant l’été et le printemps. Malheureusement, en 1841, Hugo est trop occupé par la rédaction monumentale du Rhin.
2 Cette histoire de robe avec Laure Krafft traîne depuis le début de l’année et a été la cause d’une petite brouille entre les deux amies. Manifestement Juliette a commandé, par l’intermédiaire de Mme Krafft, une robe qu’elle attend depuis deux ans, retenue par la douane depuis tout ce temps-là. En janvier 1841, l’épistolière a reçu des lettres du douanier en chef qu’elle a renvoyées à son amie. Puis le 24 mai, elle s’est insurgée contre le fait de devoir « payer des frais de transport et d’emmagasinage ». Elle s’est alors expliquée avec son amie et c’est enfin le 31 mai que Lanvin a apporté « la fameuse robe », malheureusement « hideuse » selon Juliette qui a finalement décidé de la faire découdre.
3 Pour l’été 1841, les Hugo ont loué un appartement meublé de la mi-juin à la mi-octobre à Saint-Prix dans le Val-d’Oise, et le poète y passe du temps de juillet à octobre pour terminer la rédaction du Rhin.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
