« 23 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 271-272], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7722, page consultée le 24 janvier 2026.
23 mars [1841], mardi matin, 11 h. ¼
Bonjour mon adoré petit homme, bonjour mon cher bien-aimé. Ça n’était pas beaucoup
la peine de me donner de l’argent pour votre déjeuner, scélérat, puisque vous n’êtes
pas venu le manger. Au reste, je ne sais pas si c’est vous qui retenez Pauline, ou si c’est Pauline qui vous barre le
chemin de la maison, toujours est-il qu’elle n’est pas encore venue aujourd’hui, ni
vous non plus1. Si vous trouvez le procédé
un peu trop sans gêne de la part de cette hideuse couson2 vous n’avez qu’à le dire, je la mettrai à la porte tout de suite et
tu feras finir ta robe de chambre par ton tailleur, ce qui sera la meilleure manière
d’en finir avec cette pauvre robe et avec cette affreuse coureuse. Il serait encore
possible, à la rigueur, qu’elle eût mangé l’argent de la passementerie, 8 F. 2 sous, et qu’elle ne sache plus comment faire ? Le temps
éclaircira ce mystère infernal mais en attendant la conduite de cette fille est
inouïe3. Quant
à vous je ne qualifie pas la vôtre, il me faudrait trop de temps et trop de mots pour énumérer tous ceux que vous me faites souffrir. Je
me borne, comme si je ne l’étais déjà pas de trop, à vous prier de ne pas me donner
toujours du même tonneau.
Dessina
Tâchez aussi de ne pas trop aller au Théâtre-Français sans
moi4, de ne pas donner de crêpe de Chine à aucune Richi quelconque et de m’être aussi fidèle que je
le suis envers vous. Sur ce baisez-moi, pensez à moi et aimez-moi. Je vous adore.
Juliette
1 Cette remarque jalouse concernant Pauline et Hugo fait écho à celle du vendredi précédent au soir.
2 Pauline.
3 Depuis quinze jours, Juliette a emprunté à son amie Laure Krafft une robe de chambre qui sert de modèle à l’ouvrière Pauline afin d’en tailler une neuve pour Hugo. Malheureusement, elle se plaint souvent de la fainéantise et de l’inefficacité de celle qu’elle surnomme Penaillon.
4 Victor Hugo prépare-t-il déjà la reprise d’Hernanidès le 7 juin 1841 au Théâtre-Français avec dans le rôle d’Hernani Beauvallet et Émilie Guyon, qui fait ainsi ses débuts, dans celui de dona Sol ? La pièce sera représentée tout le mois.
a Dessin d’un tonneau sur pieds avec les mots
« Parfait indifférent 1841 » et, semble-t-il, le dessin d’un petit bonhomme écrits
sur le couvercle :

« 23 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 273-274], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7722, page consultée le 24 janvier 2026.
23 mars [1841], mardi soir
Cher petit bijou d’homme, où êtes-vous donc, mon Dieu, que vous ne songez seulement
pas à moi1 ? Il a fait bien beau aujourd’hui. Je n’avais pas d’ouvrière, j’aurais
pu profiter de votre bonne volonté si vous en aviez eu à l’endroit de mon bonheur.
Aussi, avec cet instinct qui vous distingue, vous n’êtes pas venu de la journée mais
j’ai la malice de tenter la promenade ce soir si vous avez l’imprudence de venir,
ce
que je n’ose pas espérer, à vous dire franchement. Le bottier a apportéa vos bottes et a dit à Suzanne que maintenant elles ne vous blesseraient
plus. Il serait raisonnable que vous essayassiezb à les mettre à présent car vraiment vous avez l’air
d’avoir bu toutl’eau destrains2 avec celles qui ornent vos pieds dans ce
moment-ci.
Je vous aime Toto, je vous adore mon petit homme chéri. Je ne sais
pas si c’est à cause que cela ne me réussit pas et par esprit de contradiction mais
je
vous aime de plus en plus. Si cela vous contrarie j’en suis fâchée mais je ne peux
pas
m’en empêcher. Je vous attends, mon cher petit bien-aimé ; n’oubliez pas ça je vous
en
prie.
Juliette
1 Victor Hugo dîne chez Delphine de Girardin avec Balzac, Lamartine, Gautier et Karr (Correspondance de Balzac, édition R. Pierrot Tome IV, p. 279).
2 À élucider. Juliette emploie plusieurs fois cette expression, par exemple le 24 avril au soir de manière plus explicite : « C’est bien de sa part car il aurait pu vous envoyer de la bonne averse qui vous aurait fait faire [bejie, bejie ?]>dans vos pieds comme au célèbre NAVET lorsque ses souliers buvaient tout l’eau sur les trains de bois de la rivière ». Quoi qu’il en soit, dans Les Misérables que Hugo commencera à rédiger en 1845 mais qui paraîtra bien plus tard en 1862 (Tome VI, « Le petit Gavroche »), l’un des personnages s’appellera Navet, type du « gamin pur » présenté comme « l’ami à Gavroche », et cette allusion aux trains sera reprise : « – Écoute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien, J’aurai soin de vous. Tu verras comme on s’amuse. L’été, nous irons à la Glacière avec Navet, un camarade à moi, nous nous baignerons à la Gare, nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d’Austerlitz, ça fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu savais comme elles sont farces ! »
a « apporter ».
b « esseyassiez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
