« 28 octobre 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16339, f. 267-268], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10784, page consultée le 26 janvier 2026.
28 octobre [1839], lundi matin, 11 h. ½
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon bon petit homme. Je t’attends, mon cher adoré, c’est bien triste. J’aimerais mieux te baiser. Je ne suis pas dégoûtée, comme tu vois. J’ai envoyé la bonne chez Jourdain ce matin pour savoir s’il viendrait à coup sûr aujourd’hui. Il a fait dire qu’il ne pourrait venir que demain mardi. J’ai vu le propriétaire ce matin mais il n’avait pas les quittances du loyer, il les enverra et y joindra en même temps l’acquit de la cheminée. Tout cela se monte à 201 francs 5 que j’ai mis de côté ainsi que l’argent pour le bois, 115 francs, plutôt plus que moins, j’ai payé la bonne, j’ai fait quelques petites provisions indispensables. Bref, il me reste 130 francs sur lesquels j’aurai à payer le vin aujourd’hui. Cependant tu pourras emporter les 100 francs restant, je serai encore sur le VELOURSa. Quant au compte du mois d’août, j’y trouve un déficit de 85 francs et quelques sous mais comme j’ai tout écrit et que je n’en ai pas mis dans MA POCHE, je ne m’inquiète pas autrement, pensant que c’est dans tous les triquemaques d’argent qu’il y aura eu erreur de chiffre. Si vous n’êtes pas content, baisez-moi et prenez un autre factotum. Je me ruine à tenir votre maison, ainsi il n’y a pas de presse. Baisez-moi, vieux vilain. Pensez à moi, aimez-moi et ne recevez pas de femme. Je suis triste au fond du cœur. Si j’osais, je ferais des choses hideusesb à ma carcasse. Je me trouve si malheureuse déjà depuis que je suis revenue que je n’ai plus de courage pour le reste. Je t’aime trop.
Juliette
a « VELOUR ».
b « hideuse ».
« 28 octobre 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16339, f. 269-270], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10784, page consultée le 26 janvier 2026.
28 octobre [1839], lundi soir, 5 h.
Voilà une journée bien noire et bien triste qui vient de s’écouler, mon cher adoré. Il aurait suffia que tu vinssesb me voir pour en faire une journée rayonnante mais tu t’es si soigneusement éclipsé que je suis la plus malheureuse et la plus ennuyéec des femmes. Ce n’est pas que ma journée n’aitd été employée, bien loin de là, mais toutes les occupations du monde ne remplissent pas le vide que ton absence fait dans ma vie. Enfin me voilà revenue sans transition de la joie au chagrin de l’amour au désespoir, du ciel d’AVIGNON à celui de Paris, de la vie à la mort. Tout cela sans nuances, sans préparations, brusquement comme la tempête et le malheur. Autrefois c’était par gradation que je perdais ma joie. Ton monde était à la campagne, tu y allais le jour mais les nuits étaient pour moi. Ce n’étaite pas tout, ce n’était pas assez car jamais je ne t’ai eu assez, car pour cela il faudrait que je puisse t’avoir en même temps depuis que tu es au monde jusque dans l’éternité, mais enfin c’était beaucoup tandis qu’à présent je n’ai plus rien. Ni ton corps, ni ta pensée car occupé, fêté, courtisé comme tu l’es.
Lundi, 8 h. du soir
Tu m’as interrompue fort à propos, mon adoré, car j’étais en train de broyer du noir en me persuadant que tu ne pouvais plus penser à moi, c’est-à-dire ne plus m’aimer. Aussi, mon adoré, quand je t’ai vu arriver, il m’a semblé voir entrer le Bon Dieu. C’était de la joie et du soleil qui m’arrivaient. Malheureusement ce bonheur a été trop court mais tu vas revenir, n’est-ce pas. J’y compte bien. Je t’aime.
Juliette
a « suffit ».
b « vinsse ».
c « ennuiée ».
d « n’est ».
e « n’étaient ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle renonce définitivement à son métier et Hugo s’engage, par un mariage symbolique, à l’entretenir et ne jamais l’abandonner.
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- 31 août-26 octobreVoyage en Alsace, Rhénanie, Suisse et Provence.
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