« 15 janvier 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 19-20], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8466, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 15 janvier 1852, jeudi après-midi, 3 h.
Notre séparation de cette nuit sera sans compensation aucune, mon trop aimé, puisque vous ne dînerez même pas avec nous ce soir. Je trouve que vous auriez dû me ménager une transition plus douce et ne pas me faire passer brusquement de la chaleur brûlante du bonheur à la glace de la séparation absolue. Vous mériteriez que je fasse une affreuse lippe et que je sois très grognonne pour cette cruauté à brûle-pourpoint. Mais je veux vous attrapera sans amener Robert1. Je veux être au contraire d’une douceur et d’une résignation angélique. Le diable au fond n’y perdra rien mais les apparences seront gardées. C’est tout ce qu’il nous faut. Tu m’avais fait dire que tu allais venir, ce qui m’empêche d’aller réclamer mes couverts encore aujourd’hui. J’aime mieux encore prolonger d’un jour ma confiance dans la probité des douaniers que de perdre l’occasion de te voir aujourd’hui une pauvre petite fois. Demain, par exemple, j’irai car mon apparente négligence doit paraître très suspecte à ces gabelous2 et de mon côté je ne suis pas sans inquiétude sur le sort de mes couverts dont je n’ai aucun bulletin ni aucun reçu de dépôt. Pourvu qu’on ne me les floue pas. Ce ne serait pas drôle car il n’y en a pas moins que pour 300 F. ou 350 F. Allons, je suis une stupide créature d’avoir autant attendu et demain décidément je m’assurerai jusqu’à quel point ma confiance était imprudente. En attendant je vous aime, mon Victor, et je me résigne difficilement à mon veuvage prochain. J’aimerais mieux vous garder encore, vous garder toujours AU RISQUE DE ME GÊNER BEAUCOUP. Voilà mon chicb.
Juliette
1 Amener Robert : à élucider.
2 Gabelou : douanier.
a « attrapper ».
b « chique ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
