« 18 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 51-52], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12228, page consultée le 06 août 2026.
18 octobre [1845], samedi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon petit Toto bien aimé, bonjour, vous, bonjour, toi, comment
que ça va ? Moi je vais on ne peut pas mieux parce que je vais vous voir
tout à l’heure, à moins cependant que vous n’ayez la férocité de nous
faire jeûner jusqu’à onze heures, ce qui serait d’autant plus fâcheux
que nous avons déjà toutes une faim de chien. J’espère que tu en auras
toi-même une plus grande encore et que tu vas venir tout de suite. En
attendant, je fais des combinaisons diaboliques pour venir à bout de ton
paletot, mais toutes mes inventions n’aboutiront qu’à en faire une loque
comme devant. Heureusement que tu es prévenu en sa faveur et qu’il ne te
sera pas difficile de le trouver admirablement beau, propre et superbe.
Je compte là-dessus et je ne m’en tourmente pas autrement. À propos, mon
petit Toto, n’oubliez pas de m’apporter ce matin mes trente-cinq mille
francs. J’y tiens on ne peut pas plus, je vous en préviens, quoique ce
ne soit qu’une bagatelle.
Cher petit homme adoré, je te remercie
d’avance de l’argent que tu vas dépenser pour tenter une chance
impossible dès qu’il s’agit de l’appliquer à moi. Ce sera du reste le
dernier essai de ce genre que je tenterai. Merci mon Toto, merci mon
adoré, viens bien vite. Je t’aime.
Juliette
« 18 octobre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 53-54], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12228, page consultée le 06 août 2026.
18 octobre [1845], samedi soir, 5 h. ¾
Où es-tu, mon pauvre petit grognon ? Que
fais-tu à cette heure ? Il me semble que tu ne pourrais pas mieux faire
que de venir t’installer auprès de ma lampe et devant mon feu ? Pourquoi
ne viens-tu pas tout de suite ? La nuit est close depuis longtemps et
ton appartement n’est rien moins que chauffé. Qu’est-ce qui te retient
alors ? Tant que tu ne m’auras pas remis mes trente-cinq mille francs,
je ne serai pas tranquille. J’aurais dû exiger une garantie, un
cautionnement ou quelque chose comme ça. Je suis vraiment d’une rare
confiance et d’une excessive imprudence. Aussi quand je les aurai
retirés de vos griffes, il fera chaud quand je vous les reconfieraia. On ne
fait pas deux fois la même imprudence. C’est déjà beaucoup trop
d’une.
Je suis très vexée, mon cher petit homme, parce que ton
paletot ne sera pas fait ce soir et qu’Eulalie ne peut pas venir lundi. Cela me vexe
horriblement mais qu’y faire ? Il faudra que tu aies la patience
d’attendre, ce qui n’est pas ton fort, soit dit entre nous. Pour que tu
en trouves un peu, je te dirai que ce paletot si sale, si hideux et si
ignoble sera, après la cérémonie, très présentable et très digne de
figurer dans la toilette d’un pair de France. Sur ce, baisez-moi et ne
grognez pas, vous l’aurez mardi sans faute. Je vous attends et je vous
adore.
Juliette
a « je vous les reconfierez ».
« 18 octobre 1845 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1845], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12228, page consultée le 06 août 2026.
18 octobre [1845], samedi soir, 5 h. ¾
J’irai chez Joséphine ce soir, mon cher petit homme, puisque tu ne dois pas revenir tout à l’heure et que cela ne te contrarie pas que j’aille chez cette bonne vieille fille. J’aurais préféré rester avec toi au coin de mon feu toute la soirée au risque de ternir tous les cuivres de Suzanne et d’avoir ma ravissante lampe à faire demain matin. Mais je n’avais pas malheureusementa le choix, ce qui fait que j’irai chez ma Joséphine ce soir. Je serai revenue à la maison à 9 h. ½ et je me mettrai à lire les journaux d’arrache-pied pour te les rendre tous ce soir. Je ne vous fais pas de scène dans ce moment-ci parce que je suis bonnasse mais je vous avertis que je ne suis pas la dupe de vos cajoleries à Cascaret. Je sens bien que sous ces platitudes sentimentales il y a quelque chose de plus anacréontique à l’adresse de la triboulette1. Prenez garde de payer cher celle que vous feriez, de boulette, en lui faisant les yeux doux et autre démonstration encore plus significative. Je n’ai pas besoin de manger les cornes du mari sous forme de gibelotte et je vous prie de vous tenir tranquille quand vous vous rencontrerez avec monsieur Cascaret. Je prie le pair de France de laisser cette peau de lapin tranquille et j’ordonne à M. Toto de ne pas regarder d’autre chameau que moi s’il ne veutb pas avoir les yeux et le reste arrachés. Ce que j’en dis n’est pas pour rire, scélérat, et vous le verrez de reste quand je vous tomberai sur la carcasse à bras raccourcis. D’ici là, tenez-vous décemment, tâchez de venir un peu de bonne heure ce soir si vous tenez à faire LE MIEN.
Juliette
1 Jeu de mots sur Triboulet, personnage du Roi s’amuse. Juliette utilise ce sobriquet par jalousie.
a « malheureusement pas ».
b « veux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
