« 21 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 280-281], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11092, page consultée le 24 janvier 2026.
Aux Metz, lundi 21 septembre 1835, 11 h. ¼ du matin
Il y aura demain 1 mois que nous avons quittéa Pierreb1.
C’est un grand
malheur que celui qui nous est arrivé hier. Je le dis avec toi, mon Victor, parce
que
je t’aime. Je t’aime et depuis plus d’un an j’ai bien souffert, va, le plus souvent
sans me plaindre. J’espérais toujours que mon amour et ma fidélité te ramèneraient
à
des sentiments d’estime et de confiance, mais maintenant, je l’ai perdu à tout jamais,
cet espoir, car bien loin de diminuer, ta défiance et ton mépris ont été en croissant
d’une manière effrayante. Et cependant, tu m’aimes, je le sais. Je t’aime aussi moi,
je t’aime de toute mon âme, de toutes mes forces. Tu es le seul
homme que j’aie jamais aimé, le seul à qui je l’aie
dit. Et bien, je te suppliec à
genoux de me laisser partir, je n’ai pas assez de voix, pas assez de prière pour te
le
demander, et vois-tu, mon pauvre ami, je suis si malheureuse, si humiliée et je
souffre tant, que je m’éloignerais de toi malgré toi. Il vaut mieux que tu me donnes
ton consentement, j’aurai du moins la triste satisfaction en m’éloignant de toi pour
toujours de ne t’avoir pas désobéi.
Adieu ma joie, adieu ma vie, adieu mon âme,
je m’éloigne de toi par amour. C’est un sacrifice que je nous fais à tous les deux.
Plus tard tu le comprendras. Mais avant de te quitter, je te jure que je n’ai pas,
depuis un an2, une seule action
honteuse à me reprocher, une seule pensée coupable, je ne l’ai pas eue, je te le dis
du fond du cœur, crois-moi.
Je vais aller auprès de ma fille dont je suis
inquiète depuis qu’elle est à Saumur3. Peut-être la ramènerai-je avec moi, je crois que j’ai
fait une faute grave en l’éloignant de moi, je vais tâcher de la réparer s’il est
encore temps. Le prétexte de la santé de mon enfant est et sera pour tout le monde
le
prétexte de mon voyage.
Mon cœur est muré pour autrui sur tout ce qui te
concerne. Je garderai tout au-dedans de moi. Je vais travailler. Si tu peux faire
quelque chose pour moi, je crois que ce sera une bonne action que tu feras. Je t’en
parle ici pour la première et la dernière fois, car si tu m’oubliais, tu sais bien
que
ce n’est pas moi qui oserait jamais me rappeler à toi.
Adieu encore, mon ami,
adieu pour toujours. J’ai copié hier et aujourd’hui ton petit livre4, espérant que tu
aurasla générosité de me le laisser. Adieu, adieu, ne souffre pas, ne pleure pas,
ne
pense pas, ne t’accuse pas. Je t’aime, je te pardonne.
Juliette
1 Juliette veut dire « Pierrefonds ». À la fin de leur voyage de l’été 1835, du 25 juillet au 22 août, Victor et Juliette passent par Pierrefonds. Ils y déjeunent et Victor prend soin de dessiner le plan du château et une vue d’ensemble. Ils quittèrent Pierrefonds le 21 août 1835.
2 Juliette fait référence à un événement qui aurait eu lieu un an auparavant, autour de septembre 1834 : s’agit-il de sa fuite avec sa fille Claire ? Le 2 août 1834, Juliette décide de quitter Hugo et s’en va rejoindre sa famille à Saint-Renan. La séparation est brutale. Hugo la rejoindra le 8 août à Brest. Ou bien évoque-t-elle un écart de conduite ?
3 Claire Pradier, fille de Juliette et James Pradier, est en pension à Saumur chez Mlle Watteville.
4 Ce « petit livre » reste à identifier.
a « quittés ».
b Juliette a écrit cette phrase à l’envers par rapport au reste de la lettre. Paul Souchon ne transcrit pas cette phrase.
c « suplie ».
« 21 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 282-283], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11092, page consultée le 24 janvier 2026.
Aux Metz, 21 septembre 1835, lundi soir, 7 h. 10 m.
Avant de boire, avant de manger, que je te baise, que je baise tes genoux, que je
t’adore. Si je t’ai fait du chagrin, si je t’ai fait du mal, si je t’ai offensé,
pardonne-moi, pardonne-moi, pardonne-moi. Je t’aime. Je voudrais lécher tes pieds
comme un pauvre chien battu que je suis. Ne me dis plus que
je t’aime moins, ne me dis plus rien de triste, ne fais plus ta petite mine
malheureuse. Pour te voir me sourire, je donnerais mon sang, je donnerais tout ce
que
j’ai et tout ce que je n’ai pas. Mon Toto, je t’ai fait bien du mal, j’ai été bien
cruelle, je ne me comprends pas. Quand je pense que j’ai vu, sans me jeter sur tes
yeux et sur ton cœur, tout le mal que tu y avais. Juge de ma douleur à moi par ma
férocité pour les tiennes. Mon adoré, mon chéri, mon Toto, mon amour, eh bien, que
je
te voie pleurer, que je te voie souffrir, hum ! Veux-tu bien te laisser aimer,
caresser, consoler tout de suite ?
Je ne sais pas ce que je te dis, mais c’est
que je suis grise à la lettre. La joie de ne pas partir, la
joie d’être à toi encore, le chagrin de t’avoir fait tant souffrir, la fatigue de
la
journée, car j’ai tout rerangé, l’estomac que j’ai vide
depuis hier midi, tout cela me tourne, me tourne au point que je suis soulea.
Mais
je n’aurai rien pu approcher de mes lèvres avant d’avoir approché mon cœur du tien,
avant de t’avoir dit comme autrefois avec le même accent et la même conviction, je
t’aime plus.
Maintenant, calme-toi, laisse-toi aimer,
prends soin de toi, dors bien, pense à moi. Ne m’écris pas, tes yeux sont trop
malades, je lirai dans ton cœur demain.
Juliette
a « soule » est souligné deux fois.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
