« 21 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 285-286], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10542, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 21 mars 1853, lundi matin, 8 h.
Bonjour, toi que j’aime, bonjour, mon ineffable adoré, bonjour, la fleur de mon âme,
bonjour, le rayon de mes yeux, bonjour, le souffle de ma vie, bonjour avec le
printemps d’aujourd’hui et mon amour de toujours, bonjour.
Enfin le voilà donc
arrivé tant bien que mal ce pauvre printemps. Nous allons voir comment il se
comportera tout le temps de sa dictature. Dès ce matin il ne commence pas trop mal
pour un nouveau débarqué. Vous pourrez en juger vous-même de votre fenêtre et d’après
vos trognons de choux. Chers petits TROGNONS, ils ne s’attendaient pas à l’honneur
que
vous leur feriez de les pourtraire1 en pied et moi d’avoir le bonheur de les garder à vue
dans ma collection2. Merci, mon
cher petit Toto, merci, mon bon petit homme, merci, je t’aime et je suis très heureuse
d’être la chenille de vos choux. Telle est ma grandeur.
Eh bien, affreux
gueulard, avez-vous bien bâfréa
hier ? Vous en êtes-vous bien donné de ce fameux turbot d’un shilling ? Mais surtout,
avez-vous fait ma commission au blagueur Amphytrion en bottes jaunes et en bonnet
à
poil ? Et plus que tout ça encore, avez-vous pensé à moi et m’avez-vous aimée ? Moi,
je n’ai pas fait autre chose que de vous regretter, de me souvenir de notre douce
petite promenade de la soirée et de vous aimer comme quatre. Comme je ne pouvais pas
espérer vous voir le reste de la soirée, je me suis couchée de bonne heure pour
pouvoir rêver de vous et j’y ai réussi. Depuis que je suis éveillée je suis occupée
de
vous et je vous aime à frais et de nouveau jusqu’au moment où vous viendrez m’apporter
votre cher petit bec à baiser. Tâchez que ce soit bientôt.
Juliette
1 Pourtraire : faire un portrait ou décrire une personne
2 Un atelier de photographie est aménagé au rez-de-chaussée de Marine Terrace, dans une pièce sombre donnant sur la serre, dès le premier hiver passé par le clan Hugo à Jersey. L’idée de départ est d’illustrer Napoléon le Petit et les ouvrages à venir par des portraits de Victor Hugo. Dans son Journal, Adèle Hugo, la fille du poète, mentionne à la date des 22 et 23 novembre 1852 : « Nous faisons du daguerréotype. On fait le daguerréotype de mon père pour Les Contemplations et aussi pour les Vengeresses : la première est calme et lève les yeux au ciel, la seconde est furieuse », Sheila Gaudon, Correspondance entre Victor Hugo et Pierre-Jules Hetzel, tome I (1852-1853), Paris, Klincksieck, 1979, p. 238, note 5.
a « baffrer ».
« 21 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 287-288], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10542, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 21 mars 1853, lundi matin, 11 h.
Toujours la même au même, ce qui constitue un commerce épistolaire peu varié. Du
reste, je ne vous plains pas puisque c’est vous, GEORGES
Toto1, qui le voulez. Je me lave les mains de cette encre et je vous
laisse vous démener, comme vous pouvez, dans ces margouillis d’inepties, dans lesquels
un académicien ne retrouverait pas ses petits.
Cher petit homme, comment vas-tu,
comment s’esta passé le d’hier, à
quelleb heure êtes-vous revenus
tous ? Tu me le diras quand je te verrai. J’avais espéré que ce serait ce matin mais
je crains d’avoir pris mon désir pour un pressentiment heureux car voici déjà l’heure
bien avancée. Enfin, mon cher adoré, l’espoir est une sorte de mirage du bonheur
désiré ; aussi je ne me plaindrai pas de celui que j’ai eu ce matin quand même tu
ne
pourrais pas le réaliser. Je t’aime, mon Victor, tu ne le sauras jamais autant que
j’ai d’amour. Ton regard me remue jusqu’à la moelle des os, ta voix me charme comme
la
plus douce musique, tes baisers m’enivrent comme la plus capiteuse volupté, tes
paroles m’électrisent l’âme et m’éblouissent l’esprit comme des rayons de soleil,
ton
amour est ma vie même. Aussi, mon adoré, quand tu me manques, tout me manque à la
fois. C’est pourquoi je te supplie avec tant de vivacité et tant d’insistance de me
donner tous les moments dont tu peux disposer et que je t’attends avec cette ardente
et tendre impatience.
Juliette
1 Allusion à la comédie-ballet de Molière Georges Dandin ouLe Mari confondu dans laquelle le triste sort de Georges Dandin devenu Georges de la Dandinière lui inspire la réplique : « Tu l’as voulu Georges Dandin ! »
a « c’est ».
b « qu’elle ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
