« 12 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 251-252], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10533, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 12 mars 1853, samedi matin, 10 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon bonheur d’autrefois, bonjour, mon amour de
toujours, bonjour. Je sors de mon lit pour te dire ce petit bonjour bien tendre et
bien reconnaissant. Car depuis que je t’ai quitté hier, ma migraine, contenue
jusque-là par le bonheur dans les limites du possible, est devenue tout à coup
intolérable et je n’ai eu que le temps de me coucher bien vite en rentrant, sans même
pouvoir dîner. Malgré cela je n’en aia pas moins vomi une partie de la nuit. Mais, grâce à Dieu, m’en voici
débarrasséeb, il ne me reste
plus que beaucoup de courbaturesc.
Quelle ravissante promenade hier, mon adoré ! Quelle
délicieuse journée ! Quel charmant bonheur ! Il me semblait sentir à travers toutes
les odeurs du printemps le parfum de tous nos joyeux souvenirs d’amour. Et dans mon
cœur plein de sève je sentais remuer et germer toutes les douces espérances et la
radieuse confiance d’autrefois. Désormais pour moi le 11
MARS sera le vrai anniversaire du printemps, quelles que soientd les prétentions du calendrier.
Car hier j’ai senti refleurir pour la première fois depuis longtemps toutes les douces
illusions de mon âme.
Juliette
a « je n’en n’ai ».
b « débarassée ».
c « courbature ».
d « quelque soit ».
« 12 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 253-254], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10533, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 12 mars 1853, samedi après-midi, 2 h.
Quel dommage que l’âme n’ait d’ailes qu’après la mort ! Comme j’enverrais la mienne à vos trousses, mon adoré, si au lieu d’être la chrysalide de mon cœur elle en était le papillon comme dans le paradis. Il me semble que ça n’est pas mal féaudisiaque1 ce que je vous dis là. Je m’arrête court dans cette poésie de mercière retirée et de vieille fille à lunettes. Mes moyens ne me permettent pas de continuer sur ce ton longtemps. Je reprends donc mon petit gribouillis terre à terre dans lequel je vous aime tout crûment et sans la moindre prétention au beau style et aux mirlitons académiques. Vous ressemblez beaucoup, mon cher petit filou, dans vos répartitions de plaisir avec moi, aux enfants qui partagent des noix ou des dragées : un pour moi, un pour toi, un pour moi, un pour moi, un pour toi, un pour moi, un pour moi, etc. Cette manière de partager peut satisfaire la goinfrerie du partageur mais fait grincer des dents au partagé qui se reconnaît lésé, lésé et parfaitement léséa. Quant à moi je ne vous ferai grâce d’aucun : un pour moi, et regarderai de très près les un pour toi. Vous pouvez être tranquille à partir d’hier un pour moi en continu, aujourd’hui un pour toi. Nous verrons à qui du toi ou du moi vous donnerez la journée de demain. Je vous préviens que j’ai les yeux tout grands ouverts et l’attention sous les armes. Prenez garde à ce que vous ferez. C’est déjà beaucoup trop que vous me teniez les dragées si hautes que je ne puisse les agripper qu’avec tant de peine sans encore que vous les donniez à d’autres à mon nez de Juju et à la barbe des Téléki de tousb poils et à plusieurs cornes.
Juliette
1 Néologisme formé sur le nom de Mlle Féau.
a « lézé ».
b « touts »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
