« 22 février 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 193-194], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11362, page consultée le 23 janvier 2026.
22 février [1837], mercredi, midi ½
Mon pauvre petit bien-aimé, comment vas-tu ? Je suis inquiète car tu avais
l’intention de passer la nuit à travailler et dans cette saison c’est plus
qu’imprudent, sans parler de la tristesse et du chagrin que tu t’efforçais de me
cacher et que j’ai vainement essayé de distraire. Aussi, mon pauvre ange, suis-je
tourmentée au dernier point.
Voici cette insignifiante Mme Guérard qui m’écrit qu’elle vient
aujourd’hui dîner chez moi. Je n’ai pas le temps de lui répondre pour l’en empêcher,
mais j’aurais préféré être seule avec toi, et seule à t’attendre.
Pauvre
bien-aimé, si jamais homme fut aimé, si jamais homme fut adoré, c’est toi. C’est toi,
par moi, par moi qui ne pense et ne vis qu’en toi, même dans mes rêves.
J’en ai
fait un cette nuit, fort triste et fort douloureux, heureusement qu’en me réveillant
j’ai eu la consolation de me dire : que tout songe tout
mensonge et c’est une vérité plus vraie qu’on ne peut se l’imaginer au premier
abord.
Ainsi toi, si bon, si doux, si dévoué, si généreux en réalité, tu es
presque toujours, dans mes rêves, dur, cruel et ingrat envers moi. Tu vois donc
bien.
Mon cher adoré, mon divin Victor, je t’aime, je pense à toi sans cesse, je
voudrais me rendre utile et nécessaire à ta vie, je voudrais avoir l’occasion de te
donner ma vie. Je t’aime.
Juliette
« 22 février 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 195-196], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11362, page consultée le 23 janvier 2026.
22 février [1837], mercredi, 5 h. du soir
Mon cher bien aimé, Mme Guérard vient de ressortir pour aller dans le voisinage, et j’en profite
pour te dire que je t’aime du plus profond de mon âme.
Elle m’avait demandé dans
sa lettre d’aller à Saint Antoine, mais lorsqu’elle est
venue, je lui ai fait comprendre que je ne voulais pas, que je ne pouvais pas l’y
accompagner, ce qu’elle a très bien compris du reste.
Le chat vient de nous faire
une peur atroce en renversant la petite boite en laque, l’encrier, l’encre, les pains
à cacheter ; enfin il est très heureux que rien n’ait été cassé au milieu de tout
ce
fracas.
Chère âme, je ne te vois pas et je suis tourmentée et triste plus que je
n’osete le dire. Viens le plus tôt possible, mon cher adoré, pense aussi un peu à
moi,
pauvre femme qui ai mis en toi toute ma vie, toutes mes pensées, tous mes intérêts
et
toutes mes affections. Et que lorsque je suis longtemps sans te voir, surtout dans
les
circonstances tristes de ta vie, je me tourmente et je crois que tu ne m’aimes pas
puisque tu ne viens pas me faire partager ton chagrin.
Je t’attends mon pauvre
amour avec impatience, avec toute mon âme et toute ma sollicitude sur les lèvres et
dans les yeux.
À bientôt O n’est-ce pas ?
Juliette
« 22 février 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 197-198], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11362, page consultée le 23 janvier 2026.
22 février [1837], mercredi soir, 9 h. ¾
Je n’ai pas pu te caresser, ni savoir comment tu allais, devant cette Mme Guérard. Mais
mon pauvre bien-aimé j’en ai assez vu pour être inquiète, car tu paraissais bien
souffrant et bien abattu. Pauvre enfant, quel triste jour dans notre vie, car j’ai
l’ambition de partager toutes tes peines et quelques unes de tes joies. Tu as dû bien
souffrir aujourd’hui à cette triste cérémonie1. Au reste moi-même,
j’étais si troublée pendant la journée que je ne savais pas ce que je faisais et que
toute la soirée s’en est ressentie. M. Guérard est venu chercher sa femme et ils s’en sont allés à 9 h. Tu
n’avais pas besoin, comme dit le célèbre barbier, de
l’accident qui t’est survenu. Et quoique tu m’aies dit que ce n’était rien, je
voudrais le voir pour en être plus sûre.
Il pleut beaucoup, il fait bien mauvais
temps. J’espère que cela ne t’empêchera pas de venir, mais cependant si tu es
souffrant et si tu as de la fièvre, je tâcherai de me résigner plutôt que de risquer
d’augmenter ton indisposition. Prends bien soin de tes entrailles, tu sais aussi bien
que moi combien c’est dangereux et à toi surtout. Mon Dieu, mon Dieu, ne te
négligea pas au nom du CIEL. Et
s’il le faut, je resterai un jour sans te voir plutôt que d’avoir le chagrin de te
savoir malade sérieusement, ce que je ne supporterais pas. J’ai là une lettre, je
ne
sais de qui, mais ça m’est égal. Toi, c’est toi qui m’occupe, à qui je pense et que
j’aime comme un pauvre ange bien aimé.
Juliette
1 Enterrement d’Eugène, frère de Victor Hugo, mort l’avant-veille.
a « néglige ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
