« 15 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 99-100], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8669, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 15 février 1852, dimanche matin, 8 h. ½
Bonjour, cher adoré, bonjour ma joie, bonjour, mon soleil, bonjour, mon bonheur, bonjour, mon âme. Je te souris avec toutes les douces promesses du printemps qui chantent à ma fenêtre dans ce moment-ci sous la forme de fleurs, d’oiseaux, de rayons et de ciel bleu. Bonjour pauvre petit homme, as-tu bien dormi cette nuit ? Tu n’as pas pu te coucher aussi tôt que tu le désirais. Je ne m’en plaindrais pas si je ne savais que c’est aux dépensa de ton repos. Il est bien fâcheux qu’on n’ait pas songé à tous ces inconvénients avant de louer dans cette boutique, car il est probable qu’on aurait trouvé à louer ailleurs sur cette même place1. Mais enfin puisque tu y es il faut tâcher en effet de réparer par le sommeil du soir celui qui te manque le matin. C’est mon bonheur qui en fera les frais mais je ne le regrette pas si c’est pour ton repos et pour ta santé. Dites donc cher petit filou vous vous êtes laissé dépasser hier au second tour de filoutage. Votre élève menace de devenir votre maître en l’art de filer la carte au brelan carré. Quant à moi je ris de vous voir battre avec vos propres verges ne pouvant pas vous fesser moi-même. Je crois au reste qu’il est bon que vous ayez l’air de céder la place quelquefois car je m’aperçois que c’est sérieusement que tout ce monde bisque et rage de votre BONHEUR. Quant à moi, mon bien-aimé, pourvu que tu ne me trichesb pas au jeu d’amour, qui n’est pas celui de vive l’amour, tu peux me dépouiller sans scrupule. Je serai toujours trop heureuse de changer mes cents contre vos sens. Fichtre ce jeu … de mots me semble bien gaillard dès le matin à jeun. Je vous en demande mille pardons avec toutes sortes de tendres baisers.
Juliette
1 À son arrivée à Bruxelles Victor Hugo loge à l’Hôtel de la Porte-Verte situé rue de la Violette au no 31. Le 5 janvier 1852 il emménage Grand’Place au no 16. Le 1er février il déménage une nouvelle fois « dans la modeste maison du Pigeon qui avait autrefois abrité la corporation des peintres. Ce nouveau nid de trois pièces […] loué deux francs par jour aux trois propriétaires du débit de tabac était à peine plus douillet que le précédent. Deux petites chambres « d’une nudité héroïque » superposées et non directement chauffées donnaient sur l’arrière ; la pièce principale où dormait Victor Hugo, au premier étage, très haute de plafond, était éclairée par deux larges fenêtres sans rideaux ouvrant directement sur l’Hôtel de ville […] », Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, Tome II. Pendant l’exil I. 1851-1864, Fayard, 2008, p. 27.
a « au dépend ».
b « triche ».
« 15 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 101-102], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8669, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 15 février 1852, dimanche après-midi, 1 h.
J’avais oublié complètementa,
mon cher adoré, que tu devais dîner ce soir chez EUDORA1, aussi cela a été une surprise assez désagréable pour moi quand
tu m’as rappelé la chose. Je sais bien que tu ne peux pas faire autrement, mon doux
adoré, et dans ma conscience j’avoue que tu le fais avec tant de ménagement et de
discrétion que je t’en suis bien tendrement reconnaissante. Mais que veux-tu mon
pauvre généreux homme, je t’aime tant qu’il m’est impossible de ne pas regarder comme
une injustice de la providence tout ce qui t’éloigne de moi. Encore si j’avais pu
pressentir que tu viendrais tout à l’heure je me serais arrangée pour être prête et
je
t’aurais accompagnéb tant que je
l’aurais pu. Mais le hasard qui me fait toujours de mauvais tours est cause que le
coiffeur n’est pas venu ce matin comme d’habitude. Il n’est même pas encore venu ce
qui sera cause que je ne pourrai même pas essayer de me trouver sur ton passage
tantôt. Tout cela est insupportable et me fait regretter le temps où je pouvais te
suivre comme un bon chien.
Cher petit homme, te souviens-tu comme je réglais mon
pas sur le tien, comme j’étais heureuse de mon état de caniche et comme j’étais
désappointée quand il me fallait rester sur le paillasson de la porte de
l’assemblée2. Ça n’était pas toujours très gai non plus mais enfin j’avais le droit
de t’aimer au grand air, en plein soleil, à la face de Dieu et du
[GAZ ?].Ici je ne peux t’aimer qu’entre deux mistigris plus ou moins
carrés, ce qui n’est pas sans charme mais……….. cela tient de la place dans notre vie
que nous pourrions peut-être mieux employer. Oh ! Mais c’est égal je ne suis pas
ingrate pour ce que Dieu me donne dans ce moment-ci. Je suis heureuse, tu m’aimes,
je
t’adore, tu m’es bien fidèle, tout le bonheur est pour moi. Va, mon adoré, dîne bien,
soit bien admiré, fêté et choyé ; tu ne le seras jamais autant que tu l’es dans mon
cœur.
Juliette
1 Eudora : à élucider.
2 Hugo est élu à l’Assemblée législative le 13 mai 1849.
a « complettement ».
b « accompagnée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
