« 29 décembre 1847 » [source : MVH, α 8029], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4433, page consultée le 06 août 2026.
29 décembre [1847], mercredi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon Toto aimé, bonjour, mon doux adoré, bonjour, je t’aime et je t’attends.
Je sais bien que tu ne viendras pas avant tantôt, mais je t’attends tout de même ou
plutôt je te
désire. Je t’ai déjà prié de ne pas faire attention aux accès de tristesse qui me
prennent quelquefois. Il est impossible qu’il en soit autrement et la vie silencieuse
que je mène
favorise encore ce penchant. Ne t’en étonne ni ne t’en inquiète. Laisse passer ces
nuages noirs sans les remarquer, si tu ne veux pas m’en faire à moi-même un vrai « chagrin »,
car je
sens bien qu’il me serait impossible de ne pas les avoir, quelque chose que je fasse
pour te les cacher.
Dans ce moment-ci il s’y ajoute l’impression douloureuse de l’histoire de cette pauvre Fantine. C’est une des plus saisissantes et des plus poignantes choses
que tu aies écrites. Je ne crois pas que personne puisse lire ces
sublimes pages sans éprouver ce que j’éprouve. Aussi, mon Toto, mes chagrins sont-ils
un peu de votre fait et vous devez les supporter avec indulgence et avec patience.
D’ailleurs je
compte vous demander un fameux rabibochage dès que vous aurez tout à fait fini. D’ici
là, vous et moi, il faut que nous nous supportions mutuellement.
Je
suis très geaie ce matin, regardez-y plus tôt. Et puis j’ai beaucoup mieux dormi cette nuit que les
autres. Bref je suis très bien ce matin. C’est dommage que vous ne
soyez pas là pour en profiter. Voilà toujours ce qui arrive et nous couronsa tous les deux après nos joies comme les chevaux de bois
sans jamais nous rattraperb. C’est un plaisir peu divertissant et qu’il nous faudra changer le plus tôt possible.
En attendant je
t’adore.
Juliette
a « courrons ».
b « rattrapper ».
« 29 décembre 1847 » [source : MVH, α 8030], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4433, page consultée le 06 août 2026.
29 décembre [1847], mercredi midi
Depuis ce matin je fais mon courrier que j’envoie aux quatre points cardinaux porter mes compliments et les vœux de circonstance.
Aussi je suis un peu fatiguée
et surtout très en retard avec mes affaires. Cependant, je tiens à être prête pour
quand tu viendras tout à l’heure aussi vais-jea me
dépêcher, dare-dareb. Je tiens beaucoup à ne pas quitter vos côtés dès que vous êtes là. C’est bien le
moins que je profite de ta vue
puisqu’enfin c’est là tout ce que j’en peux tirer pour le moment, ceci soit dit sans
la moindre pointe.
Autre chose encore moins pointue, c’est que j’ai pris les 40 F. que je devais
à Suzanne dans le sac parce qu’elle n’avait plus d’autre argent, en ayant envoyé à son pays.
Cela ne m’empêchera pas de lui devoir la dépense et
le blanchissage d’aujourd’hui. Mon Dieu quand serons-nous donc assez riches pour ne
pas nous faire une inquiétude de toutes ces dépenses journalières et indispensables.
Je le désire
surtout pour toi, mon pauvre galérien, car je comprends que tu sois à bout de ton
courage et de tes forces. Où y a-t-il un métier à gagner cent francs par
jour ? Dieu comme je le ferais et comme je t’en lécherais les barbes. Je n’ai même pas
les palettes1 de ressource. Il n’y a pas de charlatan, quelque dentiste qu’il soit, qui voulût
de mes chicots pour
rien. Et quant à mes cheveux il n’y en aurait pas assez pour faire la queue à un pierrot
de mon jardin. Il est impossible d’être plus heureusement dénuée que je
le suis. On ne craint pas de tout perdre de cette façon et le compte des ressources
est bientôt fait. C’est hideux mais ça n’est ni gaic ni
drôle. Baise-moi et aime-moi tout de même et encore plus ou la mort.
Juliette
1 Les « palettes » désignaient les deux incisives centrales de la mâchoire supérieure. Ses dents, ses cheveux, c’est ce que vend Fantine pour payer les Thénardier des sommes exorbitantes qu’ils réclament pour Cosette. Il y aurait à dire sur l’identification passionnée de Juliette à Fantine.
a « vai-je ».
b « dar-dar ».
c « gaie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
